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Quand les ambitieux avions de chasse suisses s'écrasaient dans le lac de Constance

Un jet de combat P-16 de la société FFA (Flug- und Fahrzeugwerke Altenrhein) | Flickr/Swissmil Swiss Air Force

Dans les années 1950, la Suisse a tenté de développer ses propres modèles d’avions de combat. Après deux accidents, le projet a été enterré. Or, le 27 septembre prochain aura précisément lieu la votation sur l'acquisition de nouveaux avions de combat pour la Suisse….

Pourquoi on vous en parle. Si le peuple vote en faveur de cette proposition, de nouveaux avions de combat seront achetés pour un montant maximum de six milliards de francs suisses d'ici 2030 à des entreprises étrangères, qui devront, si elles sont retenues, compenser 60% de la valeur du contrat en attribuant des contrats en Suisse (compensations).

Les types d'avions actuellement en cours d'évaluation sont:

  • l'Eurofighter (Airbus, Allemagne),

  • le F/A-18 Super Hornet (Boeing, États-Unis),

  • le Rafale (Dassault, France)

  • le F-35A (Lockheed-Martin, États-Unis)

Mais la Suisse s’était pourtant engagée elle aussi dans la course au développement d’avions militaires après la Seconde Guerre mondiale. Retour sur les causes d’un échec.

Ambition technologique. La Seconde Guerre mondiale a clairement montré l'importance d'une force aérienne puissante. Après la guerre, le gouvernement suisse a donc acquis un grand nombre d'avions de chasse étrangers. Mais pour être aussi indépendant que possible, il a simultanément investi des millions dans le développement de son propre avion de chasse, le FFA P-16. Bien sûr, ce devait être un jet qui utilisait la dernière technologie de propulsion, un avion à réaction, pas à hélices.

Accidents spectaculaires. Après la mise au point de nombreux prototypes et de longues discussions au sein des commissions, le moment est finalement venu en mars 1958: le Parlement approuve un crédit de 441 millions pour l'achat de 100 P-16 à l'entreprise privée Flug- und Fahrzeugwerke Altenrhein.

Mais le rêve de posséder un avion de chasse suisse n'a pas duré longtemps. Sept jours après la décision, un prototype de P-16 s'est écrasé dans le lac de Constance, en raison de problèmes hydrauliques. Le pilote d'essai a survécu grâce à son siège éjectable, mais l'indignation dans le pays fut grande. D'autant plus que trois ans plus tôt, un premier P-16 avait déjà coulé dans le lac de Constance après une interruption de l'approvisionnement en carburant. Suite à ces deux accidents, le Conseil fédéral a annulé sa commande.

Railleries et sarcasmes. Dans les années 1950, l'armée suisse était encore sacro-sainte; presque personne ne remettait en question la «neutralité armée». Pourtant, même à cette époque, ces nouveaux avions de chasse ont suscité des débats enflammés et de nombreuses moqueries. Les dégâts spectaculaires prêtent facilement le flanc à la critique.

De nombreuses blagues circulaient alors sur la faillite des avions de chasse suisses. La meilleure? Un présentateur de radio racontait qu'à sa connaissance, c'était la première fois que le Parlement approuve un financement d’un demi-milliard de francs pour promouvoir le pédalo. Depuis ce fiasco, le développement d'un avion de chasse suisse n'est plus à l'ordre du jour.

Un crash de routine. Roman Schürmann écrit que le crash occasionnel des prototypes est la raison même de leur existence. Dans son livre Helvetische Jäger, l'historien consacre un chapitre entier au développement raté de l'avion de chasse national. Les entreprises étrangères ont aussi dû faire face à des crash, tout comme les constructeurs suisses. Après l'annulation de la commande, le magazine satirique Nebelspalter a écrit:

«Die frömde gheie vorderhand/

Bim abegheie gäng ufs Land/

Der hiesig gheit is gäng i See/

Dasch nid erloubt bim EMD!»

Ce qui donne en français:

«Les (jets) étrangers tombent constamment

Sur la terre ferme évidement,

Le notre encore et encore se crashe dans le lac,

Ce n’est pas permis au département militaire.»

(L'EMD était le département militaire à l'époque).

Trop de concurrence tue la concurrence. Schürmann explique l'échec des avionneurs suisse par la concurrence entretenue entre les usines d'avions et de véhicules privés à Altenrhein d’un côté et de l’autre, les usines d'avions d'État à Emmen. Après la Seconde Guerre mondiale, les deux sociétés ont reçu des fonds fédéraux pour le développement de leurs avions de chasse. Le département militaire espérait que la concurrence stimulerait les affaires et qu'il serait alors possible de choisir entre deux variantes. Mais c'était une erreur stratégique, écrit Schürmann, car les fonds, déjà modestes, ont ainsi été répartis entre deux projets. Le jet de l'usine d'armement d'Emmen a été dépassé avant même le P-16.

Avion robuste vs avion de chasse. Autre raison du fiasco, d’après Schürmann: le désaccord entre les projets militaires. Dans le règlement des troupes de 1951, il était question de bâtir un avion robuste pour la guerre terrestre, dont la Suisse avait besoin. Cette exigence a été satisfaite par le P-16, qui pouvait décoller et atterrir sur les pistes courtes des Alpes. Cependant, au fil du temps, de plus en plus de militaires, jusqu'au ministre militaire Paul Chaudet, ont eu tendance à croire que la Suisse avait besoin d'un avion de chasse rapide, capable d'attaquer les avions de chasse ennemis et peut-être même les rampes de lancement de missiles nucléaires dans des pays lointains.

Un P-16 pas si mal. Hans-Ulrich Jost, professeur émérite d'histoire à l'Université de Lausanne, dans un entretien avec Higgs. A 80 ans, celui qui a porté un regard critique pendant toute sa carrière sur le rôle de la Suisse dans la Seconde Guerre mondiale s’y connait en matière d’avions de chasse: il était lui-même pilote militaire

«Le P-16 n'est pas un défaut de conception. A l'époque, le P-16 était un avion perfectionné, adapté à une utilisation dans les Alpes. Il était certainement aussi bon que le chasseur britannique que la Suisse a acheté». Mais le chasseur anglais, dit-il, n'était pas cher.

Les problèmes sans fin des avions de chasse. Dès lors, la Suisse doit acheter ses avions de chasse à l'étranger, et les discussions sont toujours animées. Dans les années 60, par exemple, l'achat de Mirage français a conduit à «l'une des plus grandes crises d'État en Suisse au XXe siècle», comme l'a écrit Hans-Ulrich Jost il y a quelques années. Le département militaire a dépassé de plusieurs centaines de millions de francs le coût du développement ultérieur de l'avion lors de la construction de la licence. Pour la première fois dans l'histoire de la Suisse, une commission d'enquête parlementaire (PUK) a été mise en place, qui a réussi à obtenir une réduction des commandes de 100 à 57 avions.

En 1993, le gouvernement a pu remporter un référendum sur l'achat du F/A-18 américain. Il y a sept ans, cependant, il a échoué avec le Gripen suédois en raison d’un refus du peuple. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles le Conseil fédéral n'a autorisé le peuple, le 27 septembre, qu'à décider d’une ligne de crédit de 6 milliards pour de nouveaux avions de chasse. Le gouvernement veut reporter à plus tard le choix du type d'avion.

La votation. La votation sur l'acquisition de nouveaux avions de combat aura lieu le 27 septembre 2020. Les nouveaux avions de combat seront financés par le budget de l'armée. Ils constituent un investissement pour au moins 30 ans. En même temps, la Confédération évalue deux systèmes de défense sol-air (Bodluv), qui doivent coûter deux milliards de francs suisses et ne font pas l'objet de la votation. Selon la Confédération, les avions de chasse et les systèmes de défense aérienne à courte portée basés au sol sont aujourd'hui dépassés ou le seront bientôt.

Cet article a initialement été publié en allemand par notre partenaire éditorial Higgs.ch

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