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Les Etats-Unis et l’épidémie, récit d’une débâcle aux allures de blessure narcissique

Capture d'écran adaptée du site de The Atlantic (4 août 2020).

Comment le pays le plus puissant du monde est-il devenu un contre-modèle en matière de gestion de l’épidémie? Incapables de maîtriser la première vague, accusant déjà plus de 150'000 morts, les Etats-Unis se regardent dans le miroir... et n’aiment pas trop ce qu’ils y voient. Dans un long récit, Ed Young, la plume scientifique du quotidien progressiste The Atlantic, a entrepris de tracer les linéaments de ce désastre d’ores et déjà historique. Un long réquisitoire qui joue sur la corde sensible dès son titre: «Comment la pandémie a vaincu l’Amérique».

Pourquoi c’est intéressant. Les Etats-Unis sont de très loin le pays le plus influent en matière de science et de médecine, et les Center for Disease Control (CDC) sont souvent considérés comme une des meilleures agences sanitaires au monde. Mais force est de constater que l’Amérique n’a pas été en mesure de riposter à Covid-19 de manière efficace. Alors que l’Europe est parvenue à reprendre le contrôle de l’épidémie au prix d’efforts majeurs, les Etats-Unis n’ont pas su mettre à profit leur mois de décalage: après un plateau épidémique élevé au printemps, l’arrivée de l’été a coïncidé outre-Atlantique avec un rebond d’ampleur inédite.

Les raisons de la défaite. L’article de The Atlantic résume peu ou prou l’impéritie américaine en deux phrases:

«Le 26 février, Trump assure que les cas "vont diminuer jusqu’à atteindre pratiquement zéro". Dans les mois qui suivent, plus d’un million d’Américains seront infectés.»

La liste des facteurs ayant conduit à cette situation est longue, estime le journaliste Ed Young, auteur dès 2018 d’un article destiné à montrer que le pays n’était pas prêt à faire face à une pandémie. Beaucoup ont trait à une réponse sanitaire inadaptée ou maladroite:

  • La fermeture des frontières aux pays asiatiques et européens, initiée le 31 janvier, n’a au mieux permis que de retarder l’arrivée du virus de quelques jours, et n’a pas été mise à profit pour préparer la réponse à l’épidémie.

  • La Maison-Blanche a longtemps nié la réalité du risque épidémique et témoigné d’une méfiance viscérale vis-à-vis de ses propres experts. Après une intervention alarmiste d’un de ses cadres fin février, les CDC se sont vus muselés et n’ont pas donné de conférence de presse pendant trois mois.

  • Les premiers tests mis au point par les CDC étaient défaillants, et l’absence de dépistage efficace a affecté toute la stratégie sanitaire. Fin février, les décomptes officiels donnaient quelques centaines d’Américains infectés, quand ils étaient sans doute déjà plusieurs dizaines de milliers.

  • L’administration Trump, qui se signale par un refus du multilatéralisme, a constamment nié et méprisé les conseils de l’OMS après avoir joué la politique du siège vide depuis au moins deux ans

  • Le président américain s’est signalé par sa propension à détourner les Américains de la gravité de l’épidémie et à semer le trouble dans la communication de crise, à force de lubies (hydroxychloroquine, refus du masque) et de mensonges destinés à sauver la face.

  • En l’absence de réponse fédérale volontaire, chaque Etat a été sommé de se débrouiller pour faire face à l’arrivée de l’épidémie et se procurer les équipements médicaux, en pleine situation de pénurie.

D’autres éléments d’explication ont trait à la société américaine et certaines de ses faiblesses structurelles, notamment en matière sanitaire et sociale:

  • Les Etats-Unis ont connu des taux d’infection record dans des prisons, surpeuplées en raison d’une politique carcérale extrêmement répressive.

  • Les maisons de retraites ont aussi connu de nombreux foyers épidémiques, facilités par leur faible taux d’encadrement (encore aggravé par la politique migratoire récente).

  • La politique de santé publique américaine a été laissée en déshérence après les grands succès d’après-guerre: aujourd’hui, seulement 2,5% du budget américain est consacré à la santé. C’est un des postes ayant le plus connu de coupes en personnel dans les administrations locales.

  • Les hôpitaux ont adopté un modèle économique fondé sur l’ajustement au plus près des coûts et des capacités, limitant leur réactivité en cas d’événement sanitaire inhabituel.

  • Pour des raisons historiques, le système de santé américain est particulièrement inefficace pour prendre en charge les minorités de couleur et les pauvres, en première ligne de l’épidémie.

  • Le système d’assurance maladie établit un lien organique entre la couverture santé et le fait de posséder un emploi, alors que la crise économique consécutive à l’épidémie a produit 26 millions de chômeurs.

Seule lueur d’espoir dans ce tableau très sombre: 60 à 75% des Américains pratiquent la distanciation physique. Qui plus est, l’écart idéologique entre les Américains – Covid-19 étant devenu une ligne de fracture politique outre-Atlantique – tend à se réduire, notamment en ce qui concerne le port du masque.

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A lire dans The Atlantic (EN)

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