A Heididorf. Photos: Serge Enderlin

Comment rater l’épreuve d’Arosa et autres histoires grisonnes

Notre grande boucle d’été en Helvétie bascule à nouveau vers le sud et les Alpes pour amorcer le (long) retour vers le point de départ. Il est grand temps de rappeler que les promesses n’engagent que ceux qui y croient.

Le Rhin. Pâlichon, lactescent, encore chargé de particules de granit opalines charriées par les glaciers. Il n’est pas bien large à cet endroit, le souverain des fleuves d’Europe occidentale, mais il fait frontière tout de même, les cours d’eau ont cette occupation assez souvent. D’un côté Bad Ragaz, canton de Saint-Gall, son palace, ses retraités venus exposer leurs varices à une eau thermale parée de toutes les vertus, à commencer par celle de dissoudre leurs portefeuilles. De l’autre, Maienfeld, prospère bourgade viticole, canton des Grisons. La famille Enderlin est censée tirer une partie de ses origines de ce lieu, je le tiens d’un grand oncle féru de généalogie, même si ça ne veut pas dire grand-chose puisque des Enderlin, on en trouve des pages entières dans le bottin à Zürich, Strasbourg, Munich et Milan - oui, parler de «bottin» est quelque peu daté. Et s’il y en a dans les annuaires, c’est aussi qu’il y en a des tonnes dans les cimetières. En somme, il s’agit d’un patronyme européen banal, d’origine germanique quoiqu’il en soit: un rabbin du même nom aurait laissé des traces du côté de Mayence au XVème siècle.

Mais assez digressé. Aujourd’hui, à Maienfeld, l’Enderlin local est vigneron. Quand on sonne, on est reçu par Brigitte (Enderlin) qui dit que Martin (Enderlin) est aux champs (il y a aussi des vaches, des céréales et des vergers), qu’elle-même rentre de la vigne, ses ongles abîmés témoignent du travail méticuleux sur les 4,5 hectares de la parcelle, orientée sud-ouest, aux sols noirs d’ardoise. Elle est plantée en Blauburgunder (pinot noir) et Zweigelt, un cépage autrichien, pour les rouges; en pinot blanc, gewürztraminer et silvaner pour les blancs. Ces vins des Grisons sont fort appréciés à Zürich, mais pour ainsi dire introuvables en Suisse romande où on sait à peine qu’ils existent. «Rien n’est exporté, le volume n’est pas suffisant, explique Brigitte Enderlin. La plupart de notre production est écoulée localement, dans les restaurants et les hôtels ou alors aux touristes de passage lors de dégustations, la plupart du temps des Allemands.»

Maienfeld est surtout fréquentée pour une autre raison – quand elle est fréquentée, parce que cette année, satané virus (ou providentiel virus selon que l’on préfère la foule ou la solitude), c’est différent. Mais avant d’en parler, quelques mots sur le parcours. Depuis les pommes de Thurgovie, nous avons roulé encore quelques kilomètres sur la rive sud du lac de Constance, avant un grand virage à droite, 90 degrés, plein sud, pour descendre le corridor de la vallée du Rhin, sur une piste cyclable monotone, coincée presque sans interruption entre l’autoroute A13, le fleuve à peine adolescent, et la frontière, d’abord de l’Autriche, puis de la Principauté du Liechtenstein, territoire que nous avons snobé sans vergogne, d’autant plus facilement que nous n’avions aucune société-écran à faire enregistrer dans l’immédiat. Quatre-vingts kilomètres de plat sans grand intérêt, il en va parfois ainsi des étapes de transition. C’est comme au Tour de France, les grands moments ont rarement lieu lors des traversées de zones industrielles ou périurbaines. Et puis, au bout de l’ennui, voilà Maienfeld. Et Maienfeld, c’est d’abord Heidiland! Heidi.news ne pouvait pas manquer cette attraction majeure.

De quoi s’agit-il?

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Pour le savoir, nous grimpons trois lacets jusqu’à un parking qui dit ceci: Willkommen in Heididorf! Là, le village de Heidi a été reconstitué, et se visite, en échange d’une somme d’argent que l’on peinerait à qualifier de modique. Il y a la maison de Heidi, celle de Peter. La maison de grand-père. L’école de Heidi. La Gemeindehaus. Et cætera. Tout ceci est joli et gentil, très bien fait, un rien cucul, mais on a vu bien pire ailleurs. Et le décor préalpin est vraiment celui dans lequel l’écrivaine zurichoise Johanna Spyri pose les aventures de la fillette dès 1880. Sans coronavirus, 150'000 visiteurs se pressent ici (2019), une moitié de Suisses, une moitié d’étrangers. Parmi lesquels les Arabes du Golfe, les Japonais, les Coréens et les Chinois fournissent le plus gros contingent. Avec le coronavirus, beaucoup moins de visiteurs par an. Écoutons Rolf Mutzer, qui dirige les opérations:

- Sans même parler des trois mois de fermeture, c’est une année noire. Dans le meilleur des cas, nous limiterons la casse en ne perdant pas d’argent. Et au maximum, nous aurons tout de même un tiers de visiteurs en moins.

- Le village s’appelle Heididorf ou Heidiland? C’est peu clair…

- Heididorf! Heidiland, c’est le nom de la région.

- Pourquoi ce nom?

- Au début, on voulait l’appeler tout simplement «Bad Ragaz» parce que c’est le lieu le plus connu, mais bad Ragaz, en anglais, ça ne marchait pas…

De fait, Heidiland «Ferienregion» est une marque déposée depuis 1997, la seule de toute l’industrie touristique helvétique qui ne fasse pas référence dans son nom à une zone géographique. Ce qui a fait grincer quelques dents à l’origine, et rend toujours les promoteurs de la région un peu émotifs dès lors qu’on s’approche du prénom aux œufs d’or. Car c’était bien l’idée de Hanspeter Danuser. L’homme, un gourou du marketing touristique désormais retraité, est celui qui, le premier, a fait enregistrer le nom d’une station, en l’occurrence St Moritz – ce qui lui valut, au milieu des années 1980 les louanges du Wall Street Journal, qui voyait en lui un «visionnaire». Quelques années avant ce branding initial, il avait aussi déposé «Heidiland» auprès de l’Office fédéral de la propriété intellectuelle. Au cas où. Avant d’en louer les droits aux gens de Bad Ragaz et de Maienfeld.

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A ce stade de la lecture, vous vous dites probablement que vous n’êtes toujours pas à Arosa où vous, lecteurs, nous avez expédiés. Pas faux. Il fallait bien que ça arrive un jour… Jusqu’ici, nous avions été d’une obéissance impeccable. Pour être honnête, elle nous étonnait. Nous étions passé par Bienne. Avions marché sur une passerelle vertigineuse au-dessus d’un glacier. Compté les pommes en Thurgovie. Toutes activités pour lesquelles nous n’éprouvions à priori aucune attirance particulière. Aucune répulsion non plus, aussi nous étions nous conformés aux instructions sans déplaisir. Mais aujourd’hui, rébellion. 365 bonnes raisons de ne pas tenir la promesse. Comme le nombre dément de virages qui montent à Arosa au départ de Coire, dans cette sordide vallée de Schanfigg qui a de surcroît le mauvais goût d’avoir revêtu son habit de brouillard. D’accord, l’excuse est légère. Mais lisez plutôt ceci, tiré de l’édition 1921 du guide Baedeker sur la Suisse, déniché il y a quelques années chez un bouquiniste de Bucarest. Il nous accompagne depuis le début de ce voyage (le Baedeker, pas le Roumain):

«La vallée, arrosée par la Plessur, est coupée de ravins profonds (…) Construire une ligne de chemin de fer dans ces conditions a été fort difficile; il a fallu établir 41 ponts et viaducs et 22 tunnels, souvent dans un terrain peu solide. Parcours étonnamment beau; vue généralement à droite.»

Pour la vue, rien à ajouter: nous n’avons rien vu. Et pour le moyen de transport? En hommage aux courageux héros qui ont bâti cette ligne légendaire des Chemins de fer Rhétiques, nous avons pris le train.

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Espèce de crachin des Alpes à Arosa. Photos: Serge Enderlin

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