Le groupe devant le Palais fédéral à Berne le 21 juillet 2020, jour de l'annonce du référendum contre l'application SwissCovid. On reconnaît en haut à gauche Jean-Dominique Michel, puis Chloé Frammery (en chemisier vert), puis François de Siebenthal (en T-shirt blanc) ancien directeur du centre informatique de l'EPFL Pierre Santschi, et enfin le médecin généraliste Christian Tal Schaller.

Nous avons infiltré un journaliste chez les complotistes acharnés de Suisse romande

Chères et chers adeptes des théories du complot de Suisse romande et d’ailleurs, pour une fois, nous allons vous donner raison!

Vous êtes convaincus que tout est manipulation? Alors voilà. Le jeune homme que vous avez accueilli parmi vous durant près de deux mois cet été n’était pas un sympathisant de vos causes farfelues, mais un journaliste en mission «undercover» (sous-couverture) pour Heidi.news.

Désormais sorti de vos rangs, Sami Zaïbi raconte son séjour passionnant parmi vous dans les sept épisodes que nous allons publier ces prochains jours ainsi que dans un reportage produit par nos consœurs et confrères de Léman Bleu. Avec du respect pour vos différentes personnalités, même si certaines sont excentriques, mais une saine distance avec vos idées, qui sont abracadabrantes et dangereuses.

Je me souviens de cet appel de Sami en août, alors qu’il était encore parmi vous: «Il y en a une qui vient de me dire, face caméra, qu’il y avait une deuxième Suisse, sous la Suisse, une Suisse souterraine, avec les mêmes rues, les mêmes magasins, et que c’était là que l’Etat cachait les enfants qu’il a arrachés aux familles, pour que les réseaux pédocriminels puissent venir se servir».

Cela pourrait prêter à sourire. Dans Tintin, cette brave dame serait affublée d’un entonnoir sur la tête et prêcherait la fin du monde, dans l’indifférence générale. Mais en ces mois de pandémie et d’incertitudes, vos théories ont bénéficié d’un écho gigantesque. Vos vidéos font des dizaines de milliers de vues. Elles participent de ce «floutage» de la réalité, de ces «vérités alternatives» dont bénéficient les politiciens populistes. D’ailleurs, beaucoup d’entre vous considérez Donald Trump comme un héros.

Sur Facebook, tout se vaut. On peut liker et partager aussi bien la «révélation» que le Covid-19 a été préparé par Bill Gates pour nous enfiler des puces dans le corps que l’article sérieux sur les séquelles à long terme du Covid. Comme l’humain est humain, le premier contenu aura plus de succès que le second…

Pourquoi 50% d’Européens se montrent ils perméables à au moins l’une des théories de votre bouquet conspirationiste? Parce que vous offrez des certitudes à l’emporte-pièce et la lecture simple d’un monde compliqué. «Le monde est dominé par les francs-maçons», comme vous dites, est un message plus digeste que des années d’études de sciences politiques. Vous ignorez le «je ne sais pas» des scientifiques et des journalistes au début de leur enquête. Et cela vous gonfle d’orgueil, d’un sentiment de supériorité face aux «masses manipulées». Vous savez tout, vous expliquez tout, ce qui fait mouche dans un monde inquiet.

Pour nous, tout a commencé par ces lettres d’insultes que nous avons reçues de personnes faisant référence à des thèses complotistes dès le début de la pandémie. Nous autres journalistes étions des soumis, des débiles, des lèche-botte des puissants, des affidés de Bill Gates, des décérébrés, des victimes consentantes. Notre mort était annoncée, parfois souhaitée.

La violence de ces propos nous a interpellés. De même que le succès des vidéos publiées par Agora TV. Nous avons voulu amorcer un dialogue avec Chloé Frammery, la figure de la chaîne, qui n’a jamais répondu à nos questions. Alors j’ai appelé Sami Zaïbi, l’un de mes anciens étudiants au Master de journalisme à Neuchâtel, et lui ai proposé une mission «un peu kamikaze».

Certes, la méthode de l’infiltration est discutable. L’article 4 de la convention de Munich sur les droits et devoirs des journalistes exige que les informations soient obtenues par des «méthodes loyales». Mais l’article 1, lui, demande de respecter la vérité. En ce qui concerne le journalisme «undercover» et les caméras cachées, la jurisprudence suisse et européenne (arrêt Haldimann, 2015) exige, pour les justifier, que l’information ainsi obtenue soit d’intérêt public et qu’il n’y ait pas d’autre moyen de l’obtenir.

Pour moi, ces deux conditions sont réunies. Car voilà, sans ôter le suspense de la série en cours, ce que nous apprend le séjour de Sami Zaïbi parmi vous:

  • Votre positionnement politique allie les deux extrêmes, de la gauche altermondialiste à la droite ultra-nationaliste, des «gilets jaunes» à l’UDC, en passant par Donald Trump et le soutien à des personnalités controversées comme le comique Dieudonné, condamné pour propos racistes et antisémites.

  • Votre idéologie est empreinte d’un substrat religieux que n’incarnent pas les églises traditionnelles. En témoignent vos constantes références à «Satan» derrière les soi-disant complots que vous dénoncez.

  • Votre stratégie est clairement celle d’une conquête de l’opinion. Pour cela, vous êtes prêts à mettre parfois de côté vos idées les plus farfelues pour rassembler autour de sujets plus «mainstream», comme l’opposition à l’application SwissCovid ou le rejet du port du masque. Je me demande comment vont réagir à la lecture de notre série les politiciens comme l’UDC Jean-Luc Addor qui se sont associés à certaines de vos causes sans forcément connaître l’ensemble de votre idéologie.

  • Au fur et à mesure des semaines passées en votre compagnie, nous avons réalisé à quel point vous vous inscrivez dans le sillage du mouvement américain QAnon. Les deux similitudes les plus frappantes sont:

  • Le regroupement au sein de votre mouvement de tous les complots: 5G, Bill Gates, vaccins, pandémie, pédocriminalité d’Etat,

  • Vous entendez jouer un rôle politique, comme QAnon le fait en soutenant Donald Trump et des dizaines de candidats au Congrès américain. Vous êtes profondément anti-démocratiques mais n’hésitez pas à faire usage des outils de la démocratie directe. Par exemple en lançant le référendum anti-SwissCovid (fin de la récolte des signatures prévue ce jeudi 8 octobre) et l’organisation de manifestations publiques anti-masques, comme celle du 12 septembre à Genève.

PS. Au cours de notre enquête, nous avons découvert que plusieurs d’entre vous, et notamment Chloé Frammery, votre figure centrale, étiez enseignants, employés par les départements romands de l’instruction publique. Nous n’avons pas l’intention d’attenter à votre liberté d’expression. Mais exposer des enfants à vos théories anti-scientifiques ne nous paraît pas une bonne idée. Nous allons par conséquent interpeller les DIP vaudois et genevois à ce sujet.

Précisions après publication

Cet article a été modifié le 9 octobre 2020 pour répondre à certaines (pas toutes!) revendications du groupe que forment Chloé Frammery et les personnes proches d’AgoraTV. D’abord, il a été précisé que les insultes que nous avons reçues durant le confinement n’émanaient pas de membres de ce groupe. Il s’agissait de sympathisants, qui faisaient parfois référence à Mme Frammery ou à AgoraTV, mais pas formellement membres du groupe.

Mme Frammery a aussi tenu à dire qu’elle n’avait jamais reçu les questions envoyées par la rédaction de Heidi.news avant que Sami Zaïbi se présente à elle. Il s’agit d’un email envoyé à son adresse @bluewin.ch que Heidi.news avait obtenu par l’une de ses connaissances. Mme Frammery affirme que ce compte a été désactivé, vraisemblablement par Bluewin, mais la rédaction de Heidi.news n’a pas reçu de message d’erreur après l’envoi.

Enfin, nous avons retiré du Post-Scriptum que les élèves d’enseignants membres du groupe ont été exposés en classe à des «théories anti-démocratiques». Des propos anti-démocratiques ont bien été tenus par certains membres du groupe durant le séjour de Sami Zaïbi parmi eux, mais nous ne pouvons pas prouver que ces propos ont également été tenus en classe. Nous maintenons en revanche que des propos anti-scientifiques ont été prononcés en classe par ces enseignants.