Complotisme: retour sur une folle semaine médiatique

Que de bruit et de fureur! La série de sept épisodes que nous avons commencé à publier lundi sur la complosphère romande a été lue et commentée dans toute la Suisse, et au-delà. Elle nous vaut beaucoup de louanges et quelques critiques, insultes et menaces, sans oublier des remarques intéressantes, qu’il nous faut entendre.

En cause, la méthode de l’infiltration. Certains la jugent disproportionnée, voire «policière», même si la police publie rarement le résultat de ses enquêtes. Pour moi, c’est simple: dans la jurisprudence suisse et européenne, le journalisme sous-couverture se justifie quand il produit une information d’intérêt public et qu’il n’était pas possible de l’obtenir autrement.

J’ai rencontré longuement, jeudi soir, à leur demande, le groupe de complotistes que notre journaliste a infiltrés. Ils devaient être quatre, ils furent huit, puis dix, puis douze. La communication a été difficile, les éclats de voix fréquents. Ils n’ont cessé de répéter qu’ils n’avaient jamais reçu les questions que nous leur avions envoyées et qu’ils auraient été heureux de nous parler, sans infiltration. Il n’empêche: ce que Sami Zaïbi a pu vivre avec eux, pendant deux mois, c’est bien davantage que quelques entretiens. Et ses articles ne sont ni agressifs, ni condescendants. Dans l’épisode que nous publions ce matin, il s’interroge sur son propre aveuglement, sur le complotiste qui sommeille en lui.

Le reste n’est que publicité

Alors revenons à l’essentiel. Que les quelques sceptiques ne me disent pas qu’ils n’ont rien appris en lisant ces cinq épisodes (et encore deux à venir la semaine prochaine). Le succès de ce groupe sur YouTube, avec ses millions de vues, leurs discussions stratégiques, la confluence des complots, le parallélisme avec QAnon, la violence de leurs fans, etc. Pourquoi croyez-vous qu’ils sont si fâchés que cela sorte?

«L’information, c’est ce que quelqu’un, quelque part, veut empêcher de paraître; le reste n’est que publicité», disait l’éditeur britannique Lord Northcliffe (1865-1922).

Hé bien cette histoire de complotistes romands, qui passionne tant de lectrices et de lecteurs, certains auraient préféré qu’elle ne soit jamais publiée: - Le groupe infiltré, bien sûr, - Les personnalités dont il s’entoure, comme le conseiller national UDC Jean-Luc Addor ou l’anthropologue de la santé Jean-Dominique Michel, - Leurs milliers de followers sur les réseaux sociaux qui rivalisent d’imagination pour décréter un «Heidigate» et dont certains se sont laissés aller à un racisme intolérable, en raison du nom de notre journaliste. - Sans oublier quelques ex-consœurs et ex-confrères un peu jaloux, à la retraite ou ayant basculé dans la communication, qui se répandent ces jours en leçons de «déontologie».

En vérité, Heidi.news et Sami Zaïbi ont mis en lumière un phénomène qui grandissait dans l’ombre, et touché un point sensible. Notre jeune média n’a jamais été autant cité, même quand il a sorti des scoops comme ceux de notre série «Le renard et l’oligarque». D’autres journaux ont écrit sur les protagonistes d’AgoraTV que sont Chloé Frammery ou François de Siebenthal, sans mentionner leur côté dérangeant ni provoquer tant d’intérêt. C'est donc que le récit est différent, l'expérience de lecture aussi. C'est une mission fondamentale de la presse que de provoquer le débat: de ce point de vue, l'exercice est réussi.

Dans ces textes préparés depuis des semaines, nous avons hélas laissé passer quelques erreurs factuelles. Heidi-sorry! Nous les corrigerons au fur et à mesure. Parfois, nous avons réagi trop vertement sur les réseaux sociaux. Comme lorsque, assommés de propos racistes sur les Magrébins, les Arabes et les musulmans, nous avons mal compris un post Facebook «liké» par une membre du groupe infiltré. Il nous a paru raciste alors qu’il était seulement confus. Nous avons supprimé notre réaction et nous nous sommes excusés.

En revanche, le post Facebook qui dit que la rédaction de Heidi finira comme celle de Charlie, nous l’avons très bien compris.

Les remarques intéressantes dont je vous parlais et auxquelles nous devons réfléchir ne viennent pas des complotistes eux-mêmes. Mais d’un directeur de théâtre à Lausanne, d’un jeune avocat à Genève ou d’une organisatrice d’événements à Fribourg. Ils nous disent notamment: - Votre série semble être écrite pour flatter les gens qui croient «savoir penser» - c'est-à-dire qui s'estiment dans la lumière de la science -, aux dépens d'autres qui ne «sauraient pas penser» et qui s'adonneraient aux complots contre les lumières et les démocrates. - La "complosphère" est un spectre à différents niveaux d'intensité - tout n'y est pas délirant. Il y a parfois l'expression d'un simple scepticisme à l'égard de la parole officielle, ce qui me semble sain (...) N'est-ce pas l'occasion de s'interroger sur nos biais cognitifs? Quels mécanismes poussent à croire dur comme fer à des fadaises? - Je ne suis pas d’accord avec l’hypothèse que vous semblez défendre (ou sous-entendre) qui consiste à qualifier de complotistes celles et ceux qui n’adhèrent pas sans réfléchir aux infos qui leurs sont servies dans les médias traditionnels.

Nous entendons ces critiques et le savons, il faudra aller plus loin. Pour l’heure, cette série a surtout le mérite de tous nous interroger sur nos idées. Sont-elles fondées sur notre libre-arbitre, ou avons-nous glissé à notre insu dans des bulles cognitives préparées par d’autres?

Le chercheur Tristan Mendès-France le dit dans l’interview que nous venons de diffuser: sur Facebook, 64% des profils qui ont rejoint des groupes extrémistes et complotistes l’ont fait car ces groupes leur ont été suggérés par des algorithmes.

Alors, comme Sami Zaïbi ce matin, passons nos convictions aux rayons X, et cherchons le dialogue pour un débat apaisé sur les priorités de société au sens large.