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Nathan Stern: «Aujourd'hui, ce sont les plateformes numériques qui écrivent l'histoire sociale»

Ingénieur social, Nathan Stern considère que le délitement des liens sociaux n'a pas attendu le numérique. | UNIGE

Heidi.news est partenaire du cycle de conférences «Parlons numérique», organisé entre septembre et décembre 2020 par l’Université de Genève.

Orateur lors de la première session du cycle de conférences Parlons numérique, Nathan Stern détonne dans le monde des entrepreneurs numériques. Se définissant comme ingénieur social, il développe des outils numériques qui, au lieu de chercher à maximiser l’engagement afin d’attirer la publicité, tentent de réinventer et d’améliorer les liens sociaux dans le monde physique.

Il est par exemple à l’origine du réseau social local Peuplade.fr, qui rassemble les voisins ou bien encore d’AvecNosProches, un réseau social téléphonique pour les aidants familiaux et de Voisin-age.com, un site de rencontre inter-générationnel.

Interview d’un techno-optimiste qui ne se résout pas à ce que la communication sur les réseaux sociaux se résume à une polarisation et une radicalisation qui fait monter les antagonismes sociaux.

Quel est le rôle du numérique dans le délitement des liens sociaux que nous constatons aujourd’hui?

Il faut d’abord s’entendre sur ce qu’est un lien social de qualité. Pour moi, c’est une relation qui permet l’épanouissement et favorise la solidarité: je ne suis pas seul, je peux compter sur les autres. Or, le lien social n’a pas attendu le numérique pour entrer en crise.

En France, il y avait 500 000 débits de boisson en 1900, 100 000 en 1960 et 35 000 aujourd’hui. En Suisse, 42% des couples mariés divorcent. Un tiers des foyers sont occupés par des personnes seules. En France, 63% des petits enfants voient rarement ou jamais leurs grands-parents et, une fois partis du foyer, 56% des frères et sœurs se voient rarement ou jamais. Le fait que les liens sociaux se délitent ou que les divorces augmentent préexiste à internet. Il n’y a pas de corrélation.

Quelle est la cause alors?

C’est lié à l’émergence d’une société d’abondance. Il n’y a plus de liens d’emprise, qu’ils soient d’ordre psychologique ou financier. En reprenant une partie de ce qui était du ressort de la solidarité familiale, l’état-providence a alimenté la fragilisation des loyautés. On constate une très forte augmentation des familles monoparentales, entre autres, parce que le logement social s’est substitué à une forme de dépendance matérielle qui cimentait les couples. A l’inverse, dans des sociétés où cette protection n’existe pas, les liens familiaux sont restés plus forts. En Afrique par exemple, où il est courant que les enfants de la diaspora envoient de l’argent à leurs parents. Ou en Chine où, faute d’assurance maladie, les frais de santé importants sont pris en charge par la solidarité familiale. La montée de l’individualisme est une conséquence de l’état-providence.

Le numérique ne joue donc aucun rôle?

Il joue un rôle d’accélérateur. Dans une large mesure, le numérique au sens large, c’est-à-dire incluant tous les outils qui permettent de déplacer de l’information, divertit mais ne socialise pas. Netflix, par exemple, a complètement fracturé la cohésion familiale en facilitant une consommation solitaire, par profil, contrairement à la télévision classique. Le numérique exerce donc une influence considérable, d’autant plus forte que la période récente est marquée par la multiplication des outils, des plateformes et des écosystèmes.

Parce que cette multiplication aboutit à une bataille pour l’attention?

Pas seulement. Chaque plateforme apporte une nouvelle expérience sociale. Prenez LinkedIn qui consiste fondamentalement à faire la promotion de sa carrière et à mettre son CV en ligne même si l’on ne cherche pas de poste. Ce n’est pas neutre. Cela modifie le rapport de loyauté à l’employeur.

De même, la consultation des sites de rencontres, qui a enregistré une multiplication par deux des demandes pour des rencontres d’un soir entre 2012 et 2015, a une influence sur les mœurs amoureuses. La multiplication des partenaires d’un soir sur Tinder ou Bumble a rendu abondant ce qui était rare. Tous les outils sociaux aboutissent à une vaste augmentation des interactions. Mais il s’agit généralement de relations d’usage, qui affaiblissent la nature du lien.

Le design même de ces plateformes a des conséquences. Par exemple, la possibilité pour l’utilisateur de clôturer une relation en fermant le canal de communication sur Bumble a un impact social: chaque partenaire sait que l’autre peut disparaitre à tout instant.

Et cela nuit à la qualité des liens sociaux?

Aujourd’hui, ce sont les plateformes numériques qui écrivent l’histoire sociale. Elles isolent et amplifient la crise du lien social parce que son amélioration n’est pas leur modèle d’affaires. Les choix en matière d’algorithmes ont une énorme influence. Le modèle de Facebook consiste à pousser des contenus qui favorisent l’engagement. Or rien ne le fait aussi bien que les contenus clivants. Cela aboutit à populariser des idéologies marginales ou des opinions radicales qui autrement seraient restées invisibles. Tous les choix d’algorithmes ont des conséquences sociales.

On ne peut rien faire alors?

Ce n’est plus le moment de se demander si le digital est bien ou pas, il est installé de toute façon. Mais on peut faire des choix différents. Quand j’ai développé Peuplades, nous avons changé l’algorithme pour ne plus pousser les contenus les plus populaires mais ceux créés près de chez l’utilisateur. Ce retour à la taille humaine a eu pour effet immédiat de recréer des liens, y compris physiques, entre voisins.

Certes mais ces choix restent ceux des plateformes, pas des utilisateurs…

Je pense qu’il y a trois stratégies pour contribuer à une amélioration des liens sociaux au travers des outils numériques. La première est règlementaire. Il y a un vide juridique aujourd’hui qui permet à n’importe qui de créer un profil dans un cybercafé et faire du cyber harcèlement, du revenge porn ou publier l’adresse d’un policier en toute impunité alors que les préjudices sont très importants. Il est urgent de développer un cadre face à cela.

Ensuite, la connaissance libère. Il faut que les utilisateurs soient instruits sur les secrets de fabrication des applications addictives pour être moins dupés par les technologies.

Enfin, cela passe par le développement d’autres plateformes qui correspondent à l’agenda des utilisateurs et d’algorithmes qui ne mettent pas systématiquement en avant les contenus qui renforcent les antagonismes.

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