| News

La géopolitique, mécanique d’horlogerie

Le salon Baselworld, rendez-vous des professionnels, acheteurs et amateurs d'horlogerie. Photo Volker Renner © Baselworld

Les marques d’horlogerie de luxe, vitrine et prestige de la Suisse dans le monde entier, sont forcées de se mêler de politique, et risquent de s’emmêler les aiguilles.

La Suisse produit environ 20 millions de montres par an. C’est peu. Et c’est beaucoup en valeur: les ventes au détail sont estimées à 50 milliards de francs par an, soit 50% du marché mondial. 

Mais malgré cela, l’horlogerie «Swiss Made» constitue une part symbolique du PIB de la Confédération: 1,5% en 2019. L’aura de l’horlogerie suisse est donc celle du prestige, du luxe. Et cela n’est pas près de s’arrêter, en dépit de la crise du Covid-19. A la clé se trouvent, tout de même, près de 100’000 emplois. 

La quasi-totalité des montres de luxe, c’est-à-dire vendues plus de mille francs — et de grand luxe, jusqu’à plusieurs dizaines voire centaines de milliers de francs, pour les modèles produits en série limitée —, sont fabriquées en Suisse. Et achetées par qui? 

Les montres suisses sont une vitrine. De même que la France est connue et courue des milliardaires et des stars du monde entier pour sa haute-couture, la Suisse est adulée pour ses montres par les clients fortunés aux Etats-Unis, en Russie, et bien sûr en Asie. Une montre de luxe suisse sur deux vendue dans le monde l’est à un client chinois! 

Parmi les modèles les plus coûteux et prestigieux, on compte les chronographes GMT: ces montres qui indiquent à la fois l’heure locale où se trouve son propriétaire, souvent un homme ou une femme d’affaires habitué des vols intercontinentaux, et une, voire deux autres heures, suivant les indications des fuseaux horaires. 

C’est ici que la géopolitique et la diplomatie font leur entrée dans le monde feutré du luxe. Comme le reste du monde, la Suisse se voit contrainte de prendre plus ou moins position dans la crise démocratique qui secoue Hong Kong et la Chine, après la mise en application de la «loi de sécurité», qui referme sur l’ex-colonie britannique la main de fer de Pékin. Et, tourments économiques obligent, on imagine aisément que les grandes marques d’horlogerie pourraient avoir à cœur de ménager leurs débouchés d’exportations vers l’Empire du milieu. 

Comme le remarque malicieusement la presse spécialisée, le fuseau horaire GMT +8, correspondant à l’heure de Pékin (Beijing) est aussi celui de ...Hong Kong. Les marques, jusque là, optaient pour l’une ou l’autre de ces localités, dans l’indifférence quasi générale. 

Ces notations géographiques sont d’ailleurs de pures fantaisies graphiques, et n’ont aucune utilité technique, en dehors de la lisibilité du cadran. 

La Navitimer Chronographe GMT 46 de chez Breitling indique Hong Kong, de même que la World Time de Patek Philippe. Le modèle Spitfire «Timezoner» de IWC donne, lui, l’heure de Beijing... 

Maintenant, imaginons. Un diplomate d’un pays quelconque, souhaitant par exemple, au hasard, mener à bien un accord commercial avec la Chine, offre à un interlocuteur chinois un chronographe de prix, et patatras! L’heure locale est qualifiée d’«heure de Hong Kong»... 

Rolex a depuis longtemps trouvé une parade. Son modèle emblématique, l’Oyster, est munie d’un double cadran mais d’aucun toponyme. Les autres grandes marques vont devoir faire un choix commercialement stratégique. Ménager la chèvre, le chou, et leur identité esthétique et graphique. Ou plus vraisemblablement, choisiront de ne surtout pas choisir. On avance, dans le milieu de l’horlogerie de luxe, que Singapour ou Perth, en Australie, feraient aussi bien l’affaire. 

link

Lire aussi sur Bon pour la tête «le danger de la bulle générée par Covid-19 qui met à l’épreuve notre créativité»

Sortir de la crise, la newsletter qui aborde les enjeux de la sortie de crise selon une thématique différente

Lire aussi