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La grande inquiétude des chercheurs privés d’archives par le Covid

Vingt-cinq chercheurs et historiens lancent une pétition, qui provoque un engouement sur change.org. Ils ne peuvent plus travailler en raison du Covid, leurs budgets seront effacés, des pans entiers d'histoire vont disparaître. Il s'agit de préserver l’accès aux documents, de protéger le métier d’historien et d’archiviste et finalement, de combattre la post-vérité.

Sous des formes différentes, la pandémie de COVID-19 affecte nos vies personnelles et professionnelles et personne n’est épargné. Les historiennes et les historiens sont gravement touchés par cette crise qui complique, voire interdit, l’accès aux bibliothèques et aux centres d’archives, ce qui les prive des documents et des instruments de travail leur permettant d’établir les faits et d’écrire l’histoire. Les doctorant-e-s ne peuvent plus avancer sur leur thèse et les chercheurs-ses doivent renoncer à mener à bien les projets pour lesquels ils ont obtenu des financements pérennes.

Cette mise à l’arrêt compromet gravement l’avenir professionnel de toute une génération de jeunes chercheurs-ses. Dans le même temps, les postes de travail d’archivistes sont menacés et avec eux des savoir-faire précieux.

Outre les dangers qui planent sur les destins individuels, ce sont les fondements mêmes du débat public qui sont mis à mal. La crise sanitaire et les incertitudes qu’elle engendre alimentent des peurs et des rumeurs qui circulent rapidement sur les réseaux sociaux. Ces rumeurs se diffusent d’autant plus facilement que nous sommes entrés dans une période de post-vérité marquée par une confusion entretenue entre la vérité et le mensonge. Une période durant laquelle l’appel aux émotions et aux croyances tend à se substituer au discours rationnel et à l’établissement des faits.

La difficulté d’accès aux documents facilite falsifications et mensonges

Il est donc plus que jamais essentiel de rappeler la nécessité d’un scrupuleux et patient travail de recherche et de documentation pour sortir de la spirale des falsifications et de la politique du mensonge. Ce travail, c’est celui que mènent les historiennes et les historiens avec l’aide de leurs collègues archivistes. Il importe de le préserver et de l’encourager. Or, la difficulté d’accès aux documents menace la poursuite de cette mission.

Pourtant cela n’est pas une fatalité. Il est possible de continuer à faire circuler les documents et les savoirs grâce à une politique de numérisation et de partage associant archivistes et historiens. À cette fin nous avons mis en ligne une pétition qui se trouve sous ce lien.

Nous vous engageons à la signer. Plus de 800 personnes l’ont déjà fait.

Elle poursuit un triple objectif.

  1. Il s’agit d’abord d’encourager les centres d’archives à allouer une plus grande partie de leurs ressources à la numérisation, ou au moins à répondre à la demande des chercheurs en numérisant les documents dont ils font la demande. Certains centres d’archives ont déjà mis en place une large et généreuse politique de numérisation mais ce modèle ne s’est pas encore généralisé. Nous sommes conscients qu’il s’agit d’une question sensible, souvent liée à un manque de moyens, mais nous demandons que les centres d’archives et les bibliothèques assument leur part de responsabilité en proposant des mesures d’urgence pour faciliter l’accès des chercheurs aux ressources documentaires. La numérisation d’un document pourrait être payante, mais devrait tenir compte de l’inégalité des ressources financières des chercheurs et garantir ainsi un accès équitable aux archives.

  2. Dans cette optique, il importe, c’est le second objectif, de convaincre nos universités, nos hautes écoles et les organismes de soutien à la recherche d’adopter une plus grande flexibilité dans l’allocation des fonds et de permettre, par exemple, que ceux qui ne peuvent plus être dépensés pour les voyages soient consacrés à la numérisation des ressources documentaires.

  3. Enfin nous souhaitons fortement que soient préservés les services d’archives et de bibliothèques, comme les compétences qu’ils abritent et qui les font vivre.

Par ailleurs, il importe plus que jamais de favoriser la mise en commun des ressources documentaires en créant des plateformes dédiées à l’échange ou en utilisant celles qui existent déjà, à l’image par exemple des Documents diplomatiques suisses (Dodis). Nous voudrions également inviter les historiennes et les historiens à partager leurs documents numérisés, en particulier lorsqu’ils ont terminé et publié leurs travaux, suivant le principe du libre accès aux données de recherche encouragé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNSRS). Le site du History of International Organizations Network aimerait favoriser cet objectif en offrant un espace de partage et de solidarité entre chercheuses et chercheurs. Nous espérons que de nouvelles formes de dialogue entre les centres de recherche, les bibliothèques, les archives, les étudiant-e-s et les universitaires naîtront de ce partage.

Les 25 premiers signataires de la pétition :

  • Sandrine Kott (Professor, University of Geneva)

  • Véronique Stenger (Post-doctoral fellow, SNSF)

  • Davide Rodogno (Professor, IHEID - Graduate Institute, Geneva)

  • Marie Laure Salles (Directrice, IHEID - Graduate Institute)

  • Mohamed Mahmoud Mohamedou (Professor of International History, Chair of the Departement of International History, IHEID - Graduate Institute)

  • Jussi Hanhimaki (Professor of International History, IHEID - Graduate Institute)

  • Gopalan Balachandran (Professor of International History and Politics, IHEID - Graduate Institute)

  • Cyrus Schayegh (Professor of International History, IHEID - Graduate Institute)

  • Carolyn Biltoft (Assistant Professor of International History, IHEID - Graduate Institute)

  • Christoph Conrad (Professeur ordinaire, Département d'Histoire générale, Université de Genève)

  • Ludovic Tournès (Professeur, Département d'Histoire générale/Global Studies Institute, Université de Genève)

  • Gilles Grin (Jean Monnet Foundation and University of Lausanne).

  • Nicole Bourbonnais (Associate Professor, International History, Co-Director of the Gender Centre, IHEID - Graduate Institute)

  • Amalia Ribi Forclaz (Associate Professor, International History, IHEID - Graduate Institute )

  • Irène Herrmann Palmieri (Professeure ordinaire, Département d'histoire générale, Université de Genève)

  • Matthias Schulz (Professeur ordinaire, Département d'histoire générale, Université de Genève)

  • Aidan Russell (Associate Professor, International History, IHEID - Graduate Institute)

  • Denis Billotte (Secrétaire général de la Conférence universitaire de Suisse occidentale)

  • Dorothea Höhtker (Historian, Research Department, International Labour Office, Geneva, Switzerland.

  • Matthieu Leimgruber (Professeur, Universität Zürich)

  • Martin Lengwiler (Professor, Department of History, Universität Basel)

  • Thomas David (Professeur, Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne)

  • Janick Schaufelbuehl (Professeure associée, Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne)

  • Sacha Zala (Professeur, Directeur  Documents diplomatiques suisses (Dodis) et président de la Société suisse d’histoire)

  • Jean-François Fayet (Professeur ordinaire, Département d'histoire contemporaine de l'Université de Fribourg & chercheur associé au CERCEC de l’EHESS

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