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Peuples amazoniens et Covid: «Le décès d’un ancien revient à brûler une encyclopédie»

Guardians of the forest

Un groupe d’étudiants et d’étudiantes de l’EPFL, de l’Université de Lausanne et de l’Université de Genève, ont lancé une campagne de crowdfunding, Guardians of the forest, pour venir en aide aux peuples autochtones de Colombie, fortement frappés par le Covid-19. Des peuples qu’ils avaient déjà rencontrés l’an dernier lors d’une excursion anthropologique dans la région.

Pourquoi c’est important. Les craintes de voir les peuples amazoniens touchés par le Covid-19 remontent aux débuts de la pandémie. Elles semblent malheureusement fondées. Dans la petite ville de Leticia, aux abords de l’Amazonie, on comptait ainsi près de 170 morts pour 100’000 habitants au 21 juin, contre environ 4 pour 100’000 pour l’ensemble de la Colombie et une cinquantaine en Italie à la même date. Face à ce constat, le groupe d’étudiants suisses a décidé d’agir à son échelle. Ils racontent leur expérience sur place aux côtés de ces peuples autochtones.

Le premier voyage. «Nous sommes partis en Colombie en immersion pendant trois semaines dans le cadre d’un travail de terrain en anthropologie. Nous n’étions pas des étudiants formés en anthropologie, mais de parcours divers: santé, biologie, sciences environnementales, humanités numériques. L’enjeu était d’apprendre à développer ce regard anthropologique dans nos domaines de prédilection. L’idée était de mieux cerner les enjeux relatifs aux populations indigènes: qu’est-ce que cela signifie d’être indigène aujourd’hui à l’ère de la technologie, comment penser la sauvegarde de la culture et de la langue, comment repenser les méthodes de sauvegarde, par exemple par le numérique?

Les peuples rencontrés, comme les Tikuna, sont organisés en communautés, qui ne vivent pas toujours en dehors des villes. Ce voyage nous a permis de changer notre vision des «indigènes». Ils ne sont pas tous reclus dans la forêt, ils sont plus dans un «entre deux», entre tradition et modernité. Cet entre deux mène à une tension, puisque c’est à présent l’espagnol qui a remplacé les langues autochtones. C’est désormais l’école qui joue le rôle éducatif et non plus la forêt, ce qui déstructure l’ordre social. La situation est complexe, et l’image de personnes recluses en forêt n’aide pas à pouvoir présenter la situation actuelle.»

La situation actuelle. «Elle est alarmante. La ville de Leticia est comme une île: isolée car entourée par la jungle amazonienne, accessible uniquement par la voie aérienne ou par bateau. La ville est à cheval sur la frontière entre le Brésil et la Colombie. Or, puisque les mesures sont prises au niveau national, la ville s’est vue coupée en deux. Les prix ont grimpé dans une partie de la ville et pas dans l’autre. Des fonds ont été déployés mais ont été d’abord dirigés vers les hôpitaux, qui ont rapidement été saturés.

Certaines personnes n’avaient pas les ressources financières pour subvenir à leurs besoins pendant la quarantaine. Les communautés gèrent leur propre culture pour la nourriture mais achètent des compléments en ville. Dû aux prix et à l’arrêt des activités économiques ils n’ont pas toujours pu se préparer à tenir une quarantaine stricte. Ils vivent par ailleurs en communautés, et parfois de nombreuses famille sous un même toit de part leur mode de vie, ce qui facilite la propagation rapide. Il devient également compliqué de se déplacer puisque le trafic fluvial n’est plus assuré. En cas d’urgence, ils ne peuvent souvent pas prendre en charge les coûts relatifs au transport par bateau non plus. En résumé, de par la population et la tranche d’âge qu’il touche, le Covid-19 est particulièrement problématique dans la région puisque la tradition et la langue se perdent déjà.» Ils ajoutent:

«Dans cette culture principalement transmise oralement, le décès d’un ancien revient à brûler une encyclopédie: tout est dans la tête. C’est donc autant avec les outils de la gestion de la crise, du contexte géographique particulier et de la sauvegarde du patrimoine immatériel qu’il faut voir cette situation.»

Le crowdfunding. «Nous avons été accueillis par les communautés indigènes pendant ces trois semaines et nous y avons formé des amitiés. La conclusion de ce voyage était que nous avions beaucoup reçu, mais pas assez apporté nous-mêmes. Pendant le Covid, nous avons rapidement appris que la situation était difficile à gérer pour certaines communautés. Certaines personnes connues du premier voyage travaillaient déjà activement à la gestion de la crise.

C’est pour soutenir des actions menées sur le terrain que nous avons monté ce crowdfunding, qui doit financer:

  • Les achats de ressources médicales de base pour le Covid comme des masques ou du gel hydroalcoolique ainsi que les médicaments de base pour soigner les symptômes.

  • L’achat de ressources alimentaires, pour diminuer la pression économique liée à l’augmentation des prix et pour permettre une quarantaine où les communautés reculées ne doivent pas se rendre en milieu urbanisé pour s’approvisionner.

  • Les frais de transport, si un membre d’une communauté doit être pris en charge médicalement.

Ce que nous souhaitons leur apporter est pour l’instant encore disponible à Leticia. Nous subventionnerons les achats que pourront réaliser nos contacts sur place. L’envoi direct de matériel sera envisagé si la situation venait encore à s’aggraver en ce qui concerne l’accès aux ressources. Nous voulons donner une voix à ces communautés qui se sentent abandonnées face à cette crise, et les aider à faire face à la situation de manière autonome.»

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