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La pandémie a-t-elle rendu la Suisse plus autoritaire?

Thaïs Chaigne

Centraliser les décisions et les imposer à tous, cantons, population et communes. Le fédéralisme et la démocratie directe en ont pris un sacré coup lorsque le Conseil fédéral a décidé qu’en Suisse, c’était lui le chef! Au nom de la santé de tous et en s’appuyant sur la Loi sur les épidémies, la Confédération s’est effectivement mise à diriger à coup d’ordonnances, dès le mois de mars. Cette pratique a un avantage en temps de crise: elle calme le débat démocratique, pousse l’ensemble du pays à agir de concert et à écouter une seule voix, celle qui fait autorité.

Le Conseil fédéral est d’ailleurs tenté de conserver certaines prérogatives puisqu’il désire présenter une Loi Covid-19 au Parlement en septembre lui permettant de conserver son pouvoir jusqu’à fin 2022, au cas où… De quoi choquer et inquiéter plusieurs élus qui y voient une suppression (temporaire) de la raison d’être du Parlement.

Mais ces poussées autoritaires fédérales font-elles pour autant de la Suisse un pays où l’autoritarisme gagne du terrain grâce au Covid? Certains droits garantis par la Constitution ont bel et bien été suspendus avant d’être à nouveau «garantis» à la faveur de la détente sur le front épidémique. En juin, le Conseil fédéral a cédé une partie de son pouvoir aux cantons, notamment dans l’application des mesures de protection, quand la «situation extraordinaire» est devenue «situation particulière».

Et, surtout, ce qui protège peut-être les Suisses des dérives que l’on peut observer à travers le monde, c’est le système de gouvernement consensuel, représentatif de tous les partis. Ils seront toujours au minimum 7 à se partager le pouvoir (et ils représentent presque toutes les couleurs du paysage politique). Si le Parlement n’est pas content de la dérive d’un des sages, il pourra toujours ne pas le réélire à la fin de l’année.

En ce jour de fête nationale, il est bon de rappeler cet aspect rassurant de la «formule magique». Car les régimes plus pyramidaux n’ont pas tous bien résisté à la tentation comme le montre bien notre enquête publiée ce 1er août sur Heidi.News. Tour d’horizon:

  • En Hongrie, depuis une dizaine d’années, le premier ministre Viktor Orban rassemble ses cartes pour s’octroyer plus de pouvoir, et le Covid-19 lui permet de jouer de sacrés coups. Notamment en obtenant le 30 mars des pleins pouvoirs sans limite dans le temps. Les «fausses nouvelles» pouvaient alors être punies d’un à cinq ans de prison. Sont incluses les critiques de la stratégie du gouvernement pour lutter contre l’épidémie. Fin mai, Orban annonce cependant vouloir retirer cette loi en présentant ses excuses à l’opposition, ce qu’elle considère comme une mascarade. Car au-delà de cette loi symbolique, d’autres mesures sont encore là, comme le fait de confier une centaine d'entreprises à l’armée. Pour Stefano Bottoni, historien spécialiste des pays de l’Est à l’Université de Florence, «si Viktor Orban n’a pas eu recours aux méthodes draconiennes utilisées dans certains pays pour lutter contre Covid-19, il a très clairement fait comprendre qu’il n’y avait pas d’alternative à ce qu’il proposait. La pandémie lui a permis d’atteindre un nouveau pallier de contrôle: financier, sécuritaire, politique, et psychologique, aidé par la peur et l’insécurité générées par la pandémie.»

  • Aux Philippines, le président Rodrigo Duterte a ouvertement menacé de rétablir la loi martiale. Et certaines mesures s’en rapprochent déjà: les militaires peuvent se rendre directement chez l’habitant pour identifier les personnes contaminées par le virus et les voisins sont appelés à dénoncer ceux qui ne respecteraient pas le confinement. Par ailleurs, la façon de punir les personnes réfractaires est particulièrement stigmatisante. «Je n’hésiterai pas à demander aux soldats de tirer»: le ton et les consignes du président rappellent sa guerre sanglante contre la drogue.

  • Liberté de mouvements mais pas d’expression en Turquie, où la quarantaine n’était pas obligatoire, sauf pour les personnes les plus fragiles. Le choix du tout puissant président Recep Tayyip Erdoğan: priorité à l’économie. Mais cette posture aussi a généré de nouvelles dérives autoritaires: par centaines chaque mois, des voix dissidentes ont été traquées en ligne et parfois emprisonnées. En particulier les médecins et les journalistes.

  • En Algérie, les arrestations pour «atteinte à l’unité nationale» se sont multipliées. Après avoir été animées depuis plus d’un an par le «Hirak», mouvement des manifestations contre le régime d’Abdelaziz Bouteflika puis du nouveau président élu Abdelmadjid Tebbounen, les rues algériennes sont restées plus silencieuses depuis le confinement le 25 février. Les figures du mouvement avaient appelé à suspendre un temps ces rendez-vous. Mais les arrestations de plusieurs figures de l’opposition, des journalistes notamment, se sont multipliées. Certains sont encore sous les barreaux, sans aucune forme de jugement.

  • Au Zimbabwe un couvre-feu a été remis en place le 22 juillet alors que des manifestations anti-gouvernement étaient prévues le 31 juillet. De manière générale, le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a fait part de sa crainte que le virus soit un prétexte à une répression croissante.

  • En Serbie, le gouvernement d’Aleksandar Vucic a été accusé de manipuler les chiffres pour pouvoir déconfiner à temps pour les élections du 21 juin et ainsi s’assurer une victoire. L’annonce d’un déconfinement a déclenché une série de manifestations à Belgrade, sévèrement réprimée. Nicholas Cheeseman, politologue spécialiste de la démocratie à l’Université de Birmingham: «Il y a près de 25 élections dans les 6 prochains mois. Je pense qu’à court terme, il y a un risque que dans les régimes aux tendances autoritaires, le virus soit utilisé pour empêcher tous types de protestations, en utilisant les couvres-feux ou la quarantaine.»

  • En Inde, encore considérée comme la «plus grande démocratie du monde», le confinement de plus d’un milliard d’habitants a poussé le président Narendra Modi à des mesures draconiennes, sur fond de tensions exacerbées entre communautés musulmanes et hindoues, causées par une loi de décembre dernier considérée comme institutionnalisant la marginalisation des musulmans indiens. Si les deux événements ne sont pas liés, la pandémie laisse peu de place au débat.

  • *À Hong Kong *un tweet de travers d’un opposant pourrait désormais avoir des conséquences bien plus graves, depuis la loi de sécurité nationale imposée par Pékin le 30 juin 2020. A première vue cette loi, qui planait sur la ville depuis un certain temps, n’est pas directement liée à la pandémie: les élections guettaient et la contestation augmentait. Bien que cela fasse débat, plusieurs éléments semble indiquer que le contexte pandémique a accéléré le processus: la dernière tentative de coup de force de Pékin remontait à 2003, en pleine épidémie du coronavirus du SRAS. Cette fois la population et la communauté internationale, les soutiens traditionnels de l’autonomie de Hong Kong comme le Royaume-Uni qui a rétrocédé la ville en 1997… tous étaient tournés vers la problématique sanitaire du coronavirus.

  • Et partout, le triomphe de «Big Brother»? D’Ankara à Hong Kong, beaucoup d’arrestations ont été possibles grâce aux données en ligne auxquelles ont accès les gouvernements. Et les collectes de ces données pour tracer les cas de propagation inquiètent jusqu’en Suisse. Encore quelques signes inquiétants, non exhaustifs: Amnesty International a ainsi relevé que Bahreïn, le Koweït mais aussi la Norvège avaient des applications de traçage particulièrement intrusives, capables d’identifier en direct la localisation des citoyens. La Norvège a depuis fait marche arrière. En Corée du Sud, les Séoulites pourront utiliser dès le 3 août une nouvelle application pour dénoncer ceux qui ne portent pas de masque dans le métro. En Israël, le Shin Bet, service de renseignement intérieur, a envoyé un SMS à plusieurs milliers de personnes pour leur demander de se confiner, sur la base de données auxquelles il n’avait normalement pas accès, obtenues via la technologie de lutte contre le terrorisme. Nicholas Cheeseman: «Les crises provoquent toujours des innovations technologiques. C’est quand elles tombent dans les mains d’un gouvernement qui ne se soucie pas du consentement de sa population que ça devient problématique.»

Bref, même dans les démocraties dites «libérales», le pouvoir a gagné, temporairement, du terrain: dans plusieurs pays européens comme la Suisse, la France et l’Italie, les militaires ont été mobilisés, et pratiquement aucun pays n’a échappé à un État d’urgence. Anne-Laure Mahé: «Les situations de crise nécessitent que l’Etat prenne les commandes. Le risque, c’est le discours de la “crise permanente”, comme c’est par exemple déjà le cas avec la crise économique ou dans une certaine mesure, le terrorisme.»

Certains seraient alors tentés de voir dans l’État fort et autoritaire une forme de gouvernance plus efficace pour affronter l’épidémie. Mais dans les faits, c’est loin d’être le cas. Amnesty International souligne que les pays qui ont le mieux réussi à contenir l’épidémie sont presque tous des démocraties. Dans lesquelles, si imparfaites soient-elles, les voix dissidentes ont pu s’exprimer. Grâce aux médias et aux chiffres qui étaient connus, les oppositions ont pu faire la critique de la gestion du Covid-19. Si la rigueur de la Chine a pu être saluée au début de l’épidémie, le premier réflexe du parti communiste chinois a tout de même été de réduire au silence les médecins lanceurs d’alerte, ce qui a posé problème dans les délais de réaction.

Et le pire est peut-être à venir: la crise économique pourrait exacerber les failles de certains régimes autoritaires, et les rendre encore plus enclins à faire taire les critiques. Pour Nicholas Cheeseman, beaucoup de pays vont finir endettés et devront couper dans les services publics, ce qui va créer des frustrations du côté de la population… «Et certains régimes auront besoin de s’appuyer sur encore plus de répression.»

Pour lire l’intégralité de cette enquête, cliquez ici.

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