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«Retour sur Terre»: comment basculer en 10 ans vers une nouvelle civilisation

Cet article est la version en français de celui paru sur Geneva Solutions. Lire la version originale ici.

7 chercheurs, dont Dominique Bourg et Sophie Swaton, proposent 35 mesures économiques et institutionnelles pour répondre à la crise écologique et celle des inégalités (Retour sur Terre, Presses Universitaires de France, 2020).

Ecrit pendant le confinement par un collectif de chercheurs, ce texte initialement publié sur le site internet de “La Pensée écologique” a eu un tel succès que les Presses Universitaires de France ont décidé de l’imprimer sous forme de livre en juin dernier. En septembre, il en est déjà à son troisième tirage. Que dit-il?

Un programme politique pour une nouvelle ère. Prenant acte de la nouvelle ère qui s’ouvre, les auteurs - Dominique Bourg, Gauthier Chapelle, Johan Chapoutot, Philippe Desbrosses, Xavier Ricard Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton - proposent 35 mesures économiques et institutionnelles pour commencer à bâtir une civilisation nouvelle. Il s’agit de négocier un virage serré pour “affronter le monde tel qu’il est devenu” et tourner le dos au productivisme, à la destruction accélérée de la nature et aux inégalités. Avec le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité,

l’enjeu n’est autre que le maintien de l’habitabilité de la Terre pour l’espèce humaine et les autres espèces. Nous ne disposons que d’une dizaine d’années pour entamer cette bascule.

Pourquoi il faut lire ce livre. Alors que la pandémie du Covid-19 et les incendies gigantesques en Californie et en Australie l’année dernière donnent à la menace globale un caractère d’immédiateté qui ne cessera de se renforcer au cours des prochaines années, Retour sur terre a le mérite d’offrir au débat démocratique des pistes concrètes d’action pour regénérer le rapport des hommes au vivant et poser les bases d’un tournant de civilisation. Il tâche aussi de convaincre pourquoi, face à différentes formes de naïveté idéologique - en la technologie future comme solution à tous les problèmes, ou en la “croissance verte” qui assurerait forcément des lendemains radieux -, le réalisme a changé de camp et qu’il est encore temps d’en tirer des conclusions pour “revenir sur Terre”.

Changer, maintenant. En raison des risques critiques encourus, l’ouvrage préconise d’organiser un “ralentissement général” et d’atteindre ”une vitesse de croisière économique compatible avec le rythme de la biosphère, c’est à dire une consommation globale inférieure à 1 planète”. Vivre sans croissance économique globale impose une restructuration totale de l’appareil de production, ainsi que des institutions démocratiques renforcées pour garantir la protection des citoyens, du bien public, des biens communs, et des libertés.

Avec la modernité, nous avons cherché à nous arracher à la “vallée des larmes” de la misère. Nous nous sommes donnés comme dessein de toujours produire plus. (…) Nous sommes désormais menacés d’un retour à la “vallée des larmes”, sous la forme d’un désert brûlant”.

Ne pas agir à temps amènera des chocs autrement plus graves que le Covid-19, tant physiques, que sociaux et politiques. Il s’agit donc de suivre une voie, certes radicale en raison des données de la situation, mais permettant un “atterrissage” progressif et respectueux des droits humains. Pour les auteurs, le “retour à la normale” après le Covid serait tout simplement “létal” vu le compte à rebours amorcé en raison du réchauffement climatique.

Une économie réelle au service des biens communs. Visant à concilier la réduction du “potentiel destructeur” de nos activités avec une amélioration du bien-être et la justice sociale, voici quelques unes des mesures économiques qui seraient adoptées par étapes dans la décennie qui vient:

  • La relocalisation des secteurs essentiels à la vie de la nation comme l’alimentation, la santé, l’énergie, l’électronique, internet et la défense, accompagnée d’un protectionnisme coordonné et coopératif sur le plan international.

  • La modification de l’objet social des entreprises pour y intégrer la contribution au bien commun, et la mise en place de nouvelles règles de comptabilité faisant apparaître les actifs “naturels” aux côtés des actifs classiques et sociaux.

  • Une comptabilité de la matière et l’énergie dépensées avec l’attribution de quotas individuels, collectifs et territoriaux par “bio-région”, de façon à respecter une empreinte écologique inférieure à 1 planète.

  • La mise en place d’un revenu de transition écologique pour valoriser à travers le biais de coopératives les activités et les compétences à fort impact commun que le marché ne rémunère pas pas ou peu.

  • Une fiscalité écologique et sociale basées sur des exonérations de TVA et une modulation de l’impôt sur le revenu en fonction du bilan énergie/matière de chacun.

  • Le développement de l’agriculture écologique et un “réempaysannement” pouvant représenter de 15 à 30% de la population active pour transformer le secteur agricole en secteur fixateur du carbone et respectueux de la biodiversité.

  • Le développement du transport public intégral ou via des coopératives, avec des quotas individuels de transport/émissions de carbone.

Vers un Etat garant du bien public et des biens communs. Avec l'objectif de renforcer la dynamique démocratique, le pilotage des intérêts à long terme de la société et la faculté pour l’Etat de protéger le bien public, les biens communs et les libertés, les auteurs proposent 7 mesures parmi lesquelles:

  • Une réforme de la Constitution pour y inscrire le respect d’une empreinte écologique dans le cadre des limites planétaires, de même que la reconnaissance des écosystèmes ou de certains éléments parmi eux comme sujets de droits à protéger.

  • Le renforcement du pouvoir législatif avec la création d’une Chambre du Futur, 3ème chambre parlementaire située entre l’Assemblée Nationale et le Sénat (dans le cas de la France), gardienne des objectifs de durabilité à long terme et appuyée par une agence de la participation pour organiser les débats publics nécessaires.

Une refondation de l’ordre international. Pour coordonner l’effort collectif face aux crises sanitaire et écologique, une politique internationale ferait de l’écologie “le socle et l’horizon de l’ordre international” tout en développant une stratégie de convergence de long terme entre pays. Parmi les mesures à l’échelle globale:

  • La convocation d’une Assemblée Générale Extraordinaire des Nations Unies pour coordonner dans un premier lieu la réponse globale multidimensionnelle à la crise sanitaire, également dans ses aspects économiques, migratoires et environnementaux.

  • La rédaction d’une “Déclaration internationale pour une politique du vivant”, fixant un cadre pour les droits des hommes et des autres espèces, priorisant les “besoins essentiels” à garantir tout en “bordant les prétentions des sociétés humaines à satisfaire les besoins secondaires au détriment des écosystèmes terrestres”.

  • L’annulation des dettes “odieuses” - celle des pays à bas revenus, de régimes corrompus ou celles contractées en 2008 pour sauver le système bancaire - et la mise en place d’un cadre strict de recours à l’endettement public pour éviter que les liquidités créées ne se fixent sur des actifs spéculatifs..

  • Enfin, un contrôle international des capitaux permettant d’accompagner la décroissance, la relocalisation et la coordination internationale d’ensembles politiques tendant vers plus d’auto-suffisance et de viabilité.

Changer de rapport au Monde. Appelant les pays - et en particulier la France - à transformer radicalement leur modèle de prospérité et changer de rapport au Monde, les auteurs précisent que leurs mesures n’ont d’autre finalité que de conduire à un monde socialement juste et écologiquement viable, en réduisant les “flux destructeurs”, en pacifiant la société, en mettant fin à la guerre contre la nature et “en rétablissant le vivant comme socle de toute civilisation digne de ce nom”.

En un mot, nous proposons de ne pas convertir la planère Terre en planète Mars. (…) Une politique pour regénérer le vivant que nous avons abîmé et lui donner à l’avenir la prépondérance absolue sur toutes les autres finalités humaines, voilà ce à quoi nous appelons.

Conclusion. Au seuil d’une décennie qui exigera un effort d’imagination sociale et politique sans précédent pour relever le défi de la crise écologique, Retour sur Terre signe une feuille de route concrète vers la construction d’un nouveau socle commun, consensuel, à partir duquel “l’adversité démocratique peut à nouveau se déployer et s’exprimer”. Certains ne manqueront de s’inquiéter des nouvelles contraintes à une certaine forme de liberté individuelle découlant des ces propositions. Mais, soulignent les auteurs, si “punition” il y a, elle ne réside pas dans les mesures visant à reprendre le contrôle de notre destinée et à protéger l’intérêt de tous, elle provient avant tout de la destruction annoncée dont l’impact sur nos libertés et notre bien-être sera autrement plus ravageur. A l’heure où les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter et où la publicité pousse toujours autant de consommateurs à se ruer sur les SUVs et autres objets polluants dans une spirale infernale, le temps de se doter d’instruments publics réellement capables d’inverser la trajectoire est sans doute venu et s’imposera d’une manière ou d’une autre, soit dans l’anticipation et la participation démocratique, soit dans la douleur.

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