Les locaux de la future usine genevoise de masques, en attendant l'arrivée des machines, qui sont commandées. Photo: Samuel Dixneuf

Des masques genevois? «La paperasse administrative n’arrête pas l’entrepreneur»!

Les masques se sont imposés comme des objets du quotidien, obligatoires dans les transports publics et les commerces. Ils sont en très grande partie d’origine chinoise et de qualité douteuse. Zalfa, elle, n’a pas abandonné son projet de les produire en Suisse, à Genève en particulier. Son projet a pris du retard, notamment en raison de la difficulté de trouver des locaux dans le quartier de la Praille. Mais les obstacles sont désormais derrière elle et les prochaines étapes iront plus vite.

Il est 13h30, la température est étouffante et le bruit du trafic assourdissant dans ce quartier industriel de Genève qu’elle connaît comme sa poche. Zalfa déboule sur les chapeaux de roue, juchée sur un scooter, avec à peine quelques minutes de retard mais tient à s’excuser du contretemps. Nous nous attablons en terrasse, la route à deux pas.

Plus de deux mois se sont écoulés depuis le dernier épisode de cette Exploration. Deux longs mois de tractations et d’imbroglios administratifs pour finalement, le 14 juillet dernier, signer enfin le bail. Notre récit peut reprendre, la future usine genevoise de masques a enfin un pied dans le réel. Mais ce retard fait fulminer Zalfa, qui espérait lancer la production en juin plutôt que de seulement prendre possession des murs en juillet. «Mais la paperasse administrative n’arrête pas l’entrepreneur», dit-elle.

«Ils n’ont rien fait pour faciliter le projet»

Entre deux gorgées de thé, le débit est rapide. Zalfa enchaîne les confidences, comme si elle voulait évacuer sa frustration. Le bruit des camions qui nous frôlent à toute vitesse emporte parfois quelques mots. Elle n’y prête guère attention: cette frénésie, c’est son quotidien, son apaisement. C’est aussi une nécessité pour un projet ambitieux.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Zalfa ne s’est pas sentie aidée, ni par le propriétaire des locaux ni par la régie foncière. «Ils n’ont rien fait pour faciliter le projet. La réponse à mon offre est arrivée après un mois d’attente. Ils m’ont même réclamé trois ans de caution! Je ne sais même pas si c’est légal.» Le ton monte un peu, mais la prose reste élégante, avec une petite touche d’ironie: Zalfa préfère s’amuser de l’absurdité de la situation. «On est dans un cocon, ici, on est trop gâtés. Beaucoup trop de gens se contentent de leur salaire confortable, même s’ils n’aiment pas leur boulot. On a oublié la prise de risque et l’audace de l’entrepreneur, et on ne lui facilite pas la vie.» Zalfa regrette aussi la dilution du côté humain: «personne ne se met à votre place, ils suivent tous une procédure, vous êtes un numéro.»

Pour appuyer ses dires, elle ajoute quelques détails: «La compagnie d’assurance propriétaire des locaux n’a même pas eu l’efficacité commerciale de proposer un package loyer et assurance. Quant aux centaines de milliers de francs absorbés par la caution et non négociables, c’est un sacré coup de pouce pour lancer un business, n’est-ce pas?»

Moqueries au téléphone

De son côté, la régie ne lui a pas épargné les 300 francs de formulaire administratif. «Quand j’ai proposé une remise gracieuse sur le formulaire, on a préféré m’inviter au restaurant. Sérieusement, si j’avais été un homme, m’aurait-on invité au restaurant?», s’emporte-t-elle avant d’éclater de rire. D’ailleurs, les employés de la régie «ne connaissent vraiment pas l’espace qu’ils mettent à la location», glisse-t-elle.

Les banques ne se sont pas montrées plus conciliantes. Toutes commencent par refuser l’ouverture du compte au nom de la société STF (Swiss TaskForce). «J’ai même subi des moqueries au téléphone. On me disait oui, c’est tendance les masques, on ne me prenait pas au sérieux...». A force de ténacité, une banque a fini par accepter.

«Je suis obsédée par la justesse de ce projet», poursuit-elle. Si la pertinence et l’originalité d’une production locale de masques de qualité avait échappé à certains (voir épisode 1), et malgré ces nombreuses embûches, la conviction de Zalfa n’est pas entamée. «Ce projet m’obsède, car il est juste, car il est nécessaire pour la communauté genevoise. Je ne serai pas soulagée avant de l’avoir mené à son terme.»

L’énergie et la détermination de celle qui est capable d’improviser en 45 minutes le débarquement et le stockage d’une livraison de matière première dans un container de 40 pieds auront sans doute raison des obstacles qui l’attendent encore.

Des locaux qui attendent les machines

Zalfa termine notre entretien et son thé sur une note positive, en énumérant les personnes qui l’ont soutenue. «Je voudrais saluer les artisans. Eux sont dans le réel: ils n’usent pas de faux-semblants.» Il faut par exemple changer d’ampérage, passer de 40 à 80 ampères pour les machines attendues. Deux électriciens s’y casseront les dents. C’est finalement une femme qui trouvera la solution. «Elle s’appelle Virginie Verdan et je lui tire mon chapeau!» s’exclame Zalfa en savourant cette petite revanche.

Il est temps d’aller voir les locaux. Situés au dernier étage d’un immeuble sans signe distinctif abritant une dizaine d’autres entreprises, ils jouissent d’une belle hauteur de plafond et sont bien aérés. Plus de 500 m² distribués sur un plateau principal, sans compter les dépendances. Quelques ouvriers s’affairent sur le chantier. Tout devrait être prêt rapidement pour accueillir les machines, qui sont commandées.

La vision du futur atelier est déjà très nette dans l’esprit de sa génitrice: les arrivées des marchandises, la phase de test, la fabrication, l’emballage, le dispatch… Tout est réglé au millimètre dans son esprit. C’est peut-être le secret de la confiance qui l’habite. Reste le recrutement. «J’ai hâte d’approcher le côté humain de ce projet pour créer de l’emploi localement». Suite au prochain épisode!