Dans un étrange entrepôt de la Praille, à Genève, Zalfa El-Harake, entrepreneuse et mère célibataire de deux adolescentes, explique son projet d'usine de masques à un investisseur. Photo: Juliette

Covid-19: Quand la pénurie de masques chirurgicaux réveille les passions

Pendant les premières semaines du confinement, il y avait de quoi perdre la tête, à force de “Ne sortez pas sans masque!”, “Un masque peut vous sauver la vie!”, alors qu’il n’y avait pas de masque, nulle part. Depuis quelques jours, au contraire, les masques surgissent de partout. Un riche entrepreneur genevois en importe par millions. L’armée suisse en sort de sa besace. Les plus petites épiceries en vendent, à des prix prohibitifs. C’est là que mon chemin va croiser celui de Zalfa, qui rêve d’ouvrir une usine de masques à la Praille et de casser les prix du marché en utilisant une matière première produite en Europe.

Je ne sais plus avec précision quand cela a commencé. J’ai un peu perdu la notion du temps durant ce confinement, durant cette crise du coronavirus. Il y a deux semaines,  je suis tombée par hasard sur un sujet du 19h30 de la RTS. Il expliquait l’ouverture d’un «pont aérien» entre la Chine et Cointrin. J’ai découvert – alors que nous sommes cloués au sol et que les frontières sont closes – que des Airbus 340 et des Boeing 777 pouvant contenir jusqu’à 60 tonnes de marchandises sont utilisés par des mécènes, par l’Etat, des chambres de commerce et des privés pour acheminer du matériel sanitaire.

«Des acteurs de l’économie privée sont devenus très actifs pour cette importation de masques, c’est le cas de l’homme d’affaires Abdallah Chatila qui a pris l’initiative à grande échelle», démarre Darius Rochebin, avec une belle cravate violette.

«Ce n’est pas une action humanitaire», précise la journaliste. Chaque pièce achetée à 45 centimes est revendue en ligne à 80 centimes, «un minimum pour pouvoir survivre», explique l’homme d’affaires genevois d’origine libanaise. «Le monde entier cherche des masques, le Genevois les trouve», conclut le reportage. Je reste perplexe. Comment un acteur privé peut-il faire de tels miracles en pleine crise sanitaire?

«Si je ne faisais rien, cela voulait dire que j’étais d’accord»

Je ne suis pas la seule à écarquiller les yeux devant ce reportage de la RTS. Au Petit-Lancy, à 4 km de chez moi, Zalfa El-Harake, suissesse aussi d’origine libanaise, entrepreneuse et mère de deux adolescentes, sursaute en découvrant ces importations de masques chinois. «J’étais dans tous mes états, me dira-t-elle plus tard. Je me suis dit que si je ne faisais rien, cela voulait dire que j’étais d’accord.» C’est surtout le prix qui la fait réagir. «Avant la crise, dit-elle, un masque chirurgical était de 2 à 3 centimes en Chine, 5 centimes à l’arrivée ici.»

Pendant quinze ans, Zalfa a œuvré au sein d’une multinationale basée à Genève. Elle était responsable de l’achat de services, de matières premières et d’emballages de produits destinés à l’industrie. Elle connaît tous les fournisseurs d’Europe, tous les prix, toutes les astuces. L’an dernier, tentée par une aventure plus entrepreneuriale, elle a fondé une société de lavage de voiture écologique à domicile.

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Des échantillons, dans le bureau provisoire de Zalfa. Photo: Juliette

Son émotion, devant le reportage de la RTS, est due en grande partie à l’appel à l’aide poignant qu’elle vient de lire sur Facebook, dans le fil d’un groupe d’entraide de Genève. Cette femme, mère célibataire de trois enfants privée de revenus par la crise, ne sait pas comment nourrir sa famille. De bonnes âmes lui achètent des vivres, d’autres iront les lui poser devant sa porte. Zalfa participe à l’opération de charité mais se met aussi à calculer le budget masques de cette famille de quatre. Heidi.news a décrit de façon très complète l’utilité de ces masques.

Si chaque pièce coûte 80 centimes et qu’il faut les changer trois fois par jour, comme recommandé, cela représente près de 300  francs par mois. Un gros poste, pour une famille modeste. Et les solutions des pouvoirs publics sont encore plus chères. Depuis lundi 27 avril, la Confédération livre via les pharmacies de l’armée des masques hygiéniques à trois coopératives de grande distributions. Un million d’unités par jour, et cela durant deux semaines. Prix à l’unité: 98 centimes. Et pour quelle garantie de qualité?

Zalfa le sait: la matière première, ce que l’on appelle le «non-tissé», est fabriquée en Europe. Les entreprises chinoises l’importent afin de coudre les masques sur place et de renvoyer le produit fini dans le monde entier. Pourquoi pas des masques «made in Geneva»? En cassant le prix du marché et avec de la main d'œuvre locale?

Notre jeune femme sait aussi que peu de personnes à Genève possèdent comme elle une vraie expertise dans les circuits d’approvisionnement en matière non-tissée. Elle fait des calculs tout le week-end et dans la foulée, contacte Mauro Poggia, le Conseiller d’Etat genevois en charge de la sécurité, de l’emploi et de la santé. Elle lui expose son idée d’usine en ville et offre ses réseaux, son expertise. Lui se contente de l’adresser à la task force privée et bénévole menée par le banquier Patrick Odier, qui importe aussi du matériel sanitaire.

Un membre de cette task force prend contact, mais elle continue aussi à avancer sur son projet, de son côté. «J’avais l’impression qu’on pouvait aller plus vite», dit-elle. Zalfa appelle des amies à l’aide, leur demande si elles connaissent des investisseurs prêts à l’aider.

«Si un jour tu développes un autre projet, je suis là»

Et soudain, elle se souvient d’un client de son entreprise de lavage de voiture. Un jour,  il lui a dit: «Si un jour tu développes un autre projet, je suis là». Elle saute dans sa voiture, se gare devant son bureau et demande à lui parler en urgence. Il la reçoit sans rendez-vous. Elle lui explique son idée de masques «made in Geneva» et il accepte de l’aider. Si facilement?

On est dans un entrepôt de la Praille appartenant justement à ce client qui a apprécié la rencontre et la qualité du service offert par Zalfa dans son entreprise de lavage de voitures. Il intervient, un peu gêné, préférant que son nom n’apparaisse pas pour l’instant, par pudeur dans un contexte de crise et aussi parce que ce n’est que le début de l’aventure. Il a été séduit par l’idée du nettoyage écologique des voitures utilisant très peu d’eau, par le réseau développé avec les fabricants de produits chimiques. Il rappelle la confiance que lui a inspiré Zalfa.

Et la voilà qui débarque dans son bureau: «Zalfa était électrocutée, elle m’a dit: ‘ça ne va pas, il me faut 500’000 francs’, se souvient il. Je lui ai demandé pourquoi et cinq minutes plus tard, je lui ai dit que j’étais partant.» L’entrepreneur partage son impression que «rien ne bouge, qu’il faut faire quelque chose, et vite». Zalfa apprécie qu’il adhère au concept «par des Genevois, pour les Genevois».

Envoyé par un ami de Zalfa, un autre entrepreneur, intéressé lui aussi par les investissements industriels à caractère social, les rejoindra deux jours plus tard. Tous trois d’origine étrangère partagent une grande reconnaissance envers la Suisse et le besoin de rendre une partie de ce qui leur a été donné. Ils n’ont rien contre Abdallah Chatila mais veulent tenter une autre voie, sur un marché qui connaîtra de toute façon plusieurs acteurs.

Le 22 avril, le nom est choisi, le site internet acheté, le logo dessiné et le business plan (confidentiel) est finalisé. SwissTaskforce ouvrira la première usine de masques chirurgicaux à Genève. L’usine sera basée à La Praille, elle produira 40 millions de pièces par an et emploiera une douzaine de personnes.

Prochaines étapes? Inscrire la société au registre du commerce, ouvrir un compte en banque, commander la matière première, trouver les locaux, importer les machines, recruter et former du personnel issu de l’office cantonal de l’emploi ou de l’assistance. Rien de très compliqué, a priori, en temps normal…

Mais les temps ne sont pas normaux. Et Zalfa n’est pas la seule à vouloir se lancer dans ce domaine. Chaque jour ou presque, de nouveaux projets de fournitures de masques apparaissent, importés ou produits localement. Elle n’a pas peur de la concurrence. «Les gens me demandent si je n’ai pas peur de me faire piquer mes idées. Ma réponse est toujours la même. Faire un business plan et une stratégie, c’est facile. Une belle exécution, c’est pas évident. Il faut la passion, le leadership et la capacité de suivre tous les jours.»

Aura-t-elle la force et la persévérance nécessaires pour exécuter ce projet? Découvrez son portrait dans notre prochain épisode.