Dessin: Didier Kassaï pour Heidi.news

Préserver les forêts tout en vidant les poubelles? Histoire d’un charbon vert burkinabè

Au Burkina Faso, les arbres disparaissent et les ordures forment des montagnes. Aucun rapport, à première vue. Jusqu’à ce qu’un ingénieur burkinabè trouve une solution qui fait d'une pierre deux coups: pour les arbres et contre les ordures. Un charbon vert, produit à partir de déchets, pour cuisiner tout en préservant la forêt.

C’est un petit atelier associatif planté au milieu des usines, mastodontes de l’industrie du ciment du Burkina Faso. Au fond de la zone industrielle de Kossodo, en périphérie de Ouagadougou, la capitale burkinabè, les huit salariés de l’association Africa Ecologie finalisent la construction d’un site d’un nouveau genre, pour ce pays pauvre d’Afrique de l’Ouest. Un centre de tri et de valorisation des ordures où les déchets organiques, une fois carbonisés, séchés, broyés puis compressés avec des écorces de noix de coco, servent aux Burkinabè de combustible pour cuisiner et se chauffer.

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«Voilà notre charbon vert», sourit Azize Hema, le président et fondateur d’Africa Ecologie, en pointant du doigt les petits cubes noirs qui s'amassent à la sortie de la briqueteuse. Ce 29 janvier, la production vient tout juste de commencer. Les coups de presse bruyants des machines fraîchement installées sont encore mal assurés, mais la petite équipe burkinabè se rêve déjà en conquistador du marché burkinabè du charbon. «C’est le combustible le plus utilisé dans notre pays. Deux millions de ménages s’en servent quotidiennement pour cuisiner et pour se chauffer. Mais ce charbon traditionnel, fabriqué avec du bois, est très mauvais pour l’environnement. Chaque année, trois millions de nos arbres sont coupés juste pour en produire ! Si on continue à ce rythme là, dans quelques années, nous n’aurons plus de forêts», s’alarme Azize Hema, en sortant de son atelier.

«50 000 hectares de forêt disparaissent chaque année»

Autour du Burkinabè de 33 ans, le paysage est quasi lunaire. Seuls quelques arbres sans feuilles ont résisté à l’avancée du désert. Un phénomène largement dû à la déforestation massive qui s’opère au Burkina Faso: 50’000 hectares de forêt disparaissent chaque année, selon les Nations unies. «La coupe abusive du bois n’arrange pas les choses, la crise sanitaire actuelle non plus, ajoute Azize Hema, avant d’alerter: avec le Covid-19, beaucoup de Burkinabè ont perdu leur travail et se sont reconvertis dans la fabrication du charbon de bois. Ils coupent de plus en plus d’arbres pour en tirer de l’argent. Dans la forêt du Tapoa, la déforestation est massive.»

Voilà sept ans que le jeune diplômé en génie civil cherche une solution à ce problème environnemental qui menace les écosystèmes de son pays. En 2013, lui vient l’idée d’un charbon vert capable non seulement de protéger les forêts, mais aussi de lutter contre la prolifération des ordures au Burkina Faso. A l’atelier de Kossodo, les remorques de déchets organiques se vident et repartent. 200 kilos arrivent ici chaque jour pour permettre à la petite équipe de produire son charbon vert. C’est la matière première principale de ce combustible écologique.

«Nous collectons les ordures auprès de la mairie de Ouagadougou et des ménages qui ont installé les poubelles de tri qu’on leur propose. Quand elles arrivent ici, nous enlevons les résidus de plastique et toutes les autres impuretés, puis nous les mélangeons à des écorces de noix de coco, avant de carboniser le tout», résume Atik Tarpalla. D’un geste rapide, le responsable de la production se dégage de l’épais nuage de fumée noire qui s’échappe de quatre barils d’essence recyclés. La carbonisation du charbon vert est en cours.

«Pas de déchets, que des matières premières»

Africa Ecologie a recalibré ces fûts abandonnés sur la voie publique pour leur offrir une seconde vie.  «Sur notre site, il n’y a pas de déchets, que des matières premières», souligne Aziz Hema. Les bureaux de son atelier sont abrités dans des conteneurs, eux aussi abandonnés, dont les toits couverts de panneaux solaires permettent au site d’être autonome en électricité.

Pour l’ingénieur, chaque étape de la production de son charbon vert est l’occasion d’aller plus loin dans l’économie circulaire. Le liant entre les écorces de noix de coco et les déchets organiques provient des restes d’une usine de production d'attiéké, une semoule de manioc très consommée en Afrique de l’Ouest. Quant aux résidus de plastique et autres déchets non combustibles issus des collectes d’ordures, Africa Ecologie les fournit à deux associations burkinabè partenaires qui leur donneront, à leur tour, une seconde vie. Le plastique sera transformé en tables et bancs scolaires, les déchets serviront à fabriquer de la nourriture pour bétails et volailles.

Cette démarche circulaire est une aubaine pour les autorités en charge de l’assainissement de la capitale. Ouagadougou génère 600’000 tonnes d’ordures ménagères par an. Seuls 2 à 3% de ces déchets sont valorisés. Le reste est enfoui dans des décharges qui menacent de déborder. Cet enfouissement coûte très cher à la ville: plus de deux milliards de francs CFA (CHF 3,3 millions / 3 millions d’euros), chaque année. «Valoriser les déchets en amont permet de réduire les grosses quantités d’ordures qui doivent être gérées et chèrement! Ca nous fait faire des économies et c’est bon pour la planète», souligne Mahamadou Cissé, conseiller en charge de l’environnement à la mairie de Ouagadougou.

Deux tonnes de charbon vert écoulées

Pour Africa Ecologie aussi, la production du charbon vert est une aubaine économique. «Nous obtenons notre matière première gratuitement, ou presque. Ca nous permet de proposer un charbon écologique deux fois moins cher et donc accessible à toutes les couches sociales», explique Azize Hema. Ainsi, quand la concurrence vend un sac de 28 kilos de charbon de bois environ 7500 francs CFA (CHF 12,30 ou 11,40 euros), Africa Ecologie est capable de proposer 50 kilos de charbon vert, pour le même prix.

Mais le démarrage s’avère timide. Depuis janvier dernier, près de deux tonnes de charbon vert ont été écoulées auprès d’une quarantaine de clients fidélisés. La faute au Covid-19 et à l’arrêt de l’économie qui en résulte, se rassure l’ingénieur. Son ambition est bien plus grande et dépasse les frontières du Burkina Faso. Alors, en attendant que la crise sanitaire passe, Aziz Hema peaufine son rêve. Celui de construire un réseau panafricain d’entreprises sociales comme la sienne, capables de produire du charbon vert partout en Afrique.

Lui qui, en 2019, a voyagé au Cameroun pour bénéficier du savoir faire de Muller Tenkeu, un des pionniers du charbon écologique sur le continent, entend poursuivre le transfert de compétences au reste du continent. Dans les mois qui viennent, deux stagiaires malgaches et guinéens rejoindront l’atelier d’Africa Ecologie pour apprendre à leur tour à produire du charbon vert.

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Didier Kassaï est illustrateur, aquarelliste et caricaturiste autodidacte, né en 1974 en Centrafrique. Son premier album solo, L'Odyssée de Mongou, paraît en 2014 aux éditions l'Harmattan BD. L'année suivante il publie Tempête sur Bangui aux éditions La Boîte à Bulles, en deux volumes. Pour cette série sur les solutions africaines, il a créé onze illustrations originales pour Heidi.news