Post Instagram de Marius Diserens
Génération fluide | épisode № 01

Comment les millennials font tomber les frontières de genre

Marius ne se reconnaît pas dans les stéréotypes de genre. Pour lui, son sexe biologique ne devrait pas restreindre sa liberté de se vêtir et de choisir ses activités. Comme lui, de plus en plus de jeunes contestent le modèle binaire femme/homme. Mais, alors que les connaissances sur le sujet et les argumentaires militants atteignent de plus en plus largement le débat public, les attaques contre ceux qui s’affranchissent du cadre traditionnel se font plus virulentes, notamment sur les réseaux sociaux.

Sur la terrasse ensoleillée d’Ex Machina, à Nyon, Marius Diserens est dans son élément. Quelques mots avec le patron, la commande habituelle, et il se retrouve à déguster son thé matcha. Ce samedi, il est sorti chaussé de ses nouvelles bottines. Talons de huit centimètres, cuir noir et bout pointu, il les a achetées lors d’un récent weekend à Paris. Sobres, elles s’ajustent parfaitement avec son slim noir et son blouson en fourrure synthétique.

Mascara, rouge à lèvre, barbe de quelques jours, gestuelle super élégante, Marius attire le regard. Sa masculinité? Il l’assume. Il explique être né homme, se sentir homme, mais aimer porter des vêtements considérés comme féminins. Pourquoi? «Depuis longtemps, je n’essaie plus de répondre à cette question. Pourquoi quelqu’un préfère les pommes aux clémentines, ça ne s’explique pas, c’est comme ça», répond celui qui fait un master d’études genre à l’Université de Genève.

Pour lui, s’affirmer et accepter son expression de genre n’a pas toujours été évident. Avant, il essayait à tout prix de rentrer dans des schémas très masculins. «Au gymnase je suis rentré dans une quête identitaire. Je stressais beaucoup. Et, je suis devenu de plus en plus obnubilé par le contrôle de ma nourriture. Je ne mangeais plus qu’un yaourt par ci par là», raconte-t-il. Après un passage à 49 kg pour un 1,80 mètre et des années de bataille, c’est lors d’un échange universitaire en Californie que Marius affirme s’être rétabli: «Là-bas, j’avais tellement l’impression de faire partie de la masse. Je n’étais pas exclu, ni rejeté. Les gens étaient ouverts à qui j’étais. Je ne devais plus me cacher. J’y ai appris à accepter que j’aime les attributs communément féminins. Depuis, tout va beaucoup mieux.»

En chair et en os

Marius n’est pas une exception. «Depuis toujours, certaines personnes ont questionné la construction sociale et binaire du genre qui n’est d’ailleurs pas universelle, mais la visibilité de ces thématiques est nouvelle», assure Caroline Dayer. Pour cette experte en prévention des violences et des discriminations, on voit aujourd’hui que non seulement ces questions mais surtout les personnes concernées sont devenues plus manifestes. «Cette incarnation est importante, car plutôt que de “parler de”, on “parle avec” ces jeunes, qui se présentent à nous en chair et en os. Et cette visibilisation permet non seulement de montrer que ces personnes existent et d’éviter de parler à leur place, mais sert également de support d’identification». Marius en a entièrement conscience: «Rien que le fait de me promener dans la rue en legging et en crop-top, cela trouble les gens. Ils se posent des questions.»

IMG-4095.jpg

«Les adolescents et jeunes adultes d’aujourd’hui ont accumulé tout un pan de connaissances sur le sujet que leurs aînés n’avaient pas», observe Arnaud Alessandrin, professeur à l'université de Bordeaux spécialisé dans les questions de genre. Selon lui, différents facteurs ont participé à la déconstruction des normes de genre. L’accès à internet a affaibli le poids des normes traditionnelles (dont les normes de genre). Les grands débats médiatiques autour du mariage pour tous en France, de #metoo ou la votation pour l’interdiction de la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle (acceptée par 63% des Suisses en février 2020) ont fait connaître l’existence des minorités de genre, tout comme l’émergence de la culture Queer dès les années 2000 et la présence de ces minorités dans les productions culturelles: séries, films, musiques.

Quelques indices montrent que les connaissances sur les multiples orientations et expressions de genre se répandent. Aux Etats-Unis, à la fin d’un mail, on prend désormais, par exemple, le soin d’afficher ses «pronoms», tels que She/Her/Hers, He/Him/His ou encore They/Them/Theirs («they» désigne une personne non binaire, qui ne s’identifie ni au sexe masculin ni au sexe féminin). Cette démarche, qui permet d’éviter les malentendus et de montrer son soutien aux personnes trans ou non-binaires, arrive petit à petit en Suisse, même si elle reste ici pour l'instant encore cantonnée aux milieux militants.

IMG-4093.jpg

Adèle Zufferey, psychologue à la Fondation Agnodice, observe l’accumulation de connaissances sur les questions d’identité et de genre à l’occasion de ses interventions en classe. «Lorsque je demande aux élèves d’une classe s’ils ont déjà entendu parler de genre, s’ils savent qu’il peut être fluide, il y en a peut-être quatre ou cinq qui ont l’impression qu’on arrive de la planète Mars. La grande majorité sait de quoi on parle.» Pour la psychologue, ces réactions sont nouvelles. Il y a cinq ans, distinguer identité ou expression de genre et orientation sexuelle devant une classe d’élèves relevait d’un défi. «Mais il reste du chemin à faire pour que ces concepts soient vraiment compris en profondeur», nuance-t-elle.

La compréhension, la clé de l’acceptation

Alors qu’Adèle Zufferey accompagne le coming-out de jeunes personnes trans, notamment à l’école, le projet Sexes, sciences et identités, développé par Céline Brockmann, vise à sensibiliser les jeunes, leurs parents et le personnel éducatif aux questions du sexe, du genre et de la sexualité. Dans le cadre de ce projet, l’atelier interactif «Sexes», est régulièrement organisé au Bioscope de l’Université de Genève. A l’aide de cartes, de billes et de pâte à modeler, les élèves de 13-14 ans y apprennent à distinguer sexe et genre, à mettre des mots sur les organes génitaux. Une des activités permet de comprendre les trois étapes du développement du sexe biologique (définition du sexe chromosomique lors de la fécondation, formation des gonades au troisième mois et développement des organes génitaux).

Au cours d’un de ces ateliers, c’est avec un certain scepticisme et les yeux écarquillés que les enfants découvrent les variations rares du développement sexuel qui touchent 1,7% de la population. Malins, ils décident de donner un prénom épicène à leur enfant intersexe fictif. Ils rejettent l’idée d’opérer l’enfant afin que ses organes génitaux externes correspondent aux normes sociétales avant que celui-ci décide de son identité sexuée, opérations fréquentes jusqu’à récemment en Suisse et ailleurs. Chez les élèves, la solution est simple: «Ce n’est qu’un bébé. Au pire, il pourra changer quand il sera plus grand», conclut l’un d’entre eux.

Cette connaissance nouvelle a mené à une multiplication des identités chez les jeunes. D’après Alexia Scappaticci, éducatrice spécialisée et coordinatrice du Refuge Genève, «dans la grande majorité des cas, la famille, les proches, acceptent la jeune personne comme elle est, une fois la situation expliquée.»

Pourtant, cette évolution ne s’opère pas sans difficultés. «D’un côté, il y a une multiplication des identités de genre mais de l’autre, la crispation autour de ces questions s’accentue», soutient Arnaud Alessandrin, docteur en sociologie. Selon lui, «il y a clairement une avancée, mais une fois que ces jeunes s’affirment, qu’ils se visibilisent, ils subissent énormément de violences, verbales ou sur les réseaux sociaux.»

Cette violence, Marius la vit au jour le jour. Car se vêtir de vêtements «féminins», implique pour lui de se faire quotidiennement déshabiller du regard et de se faire insulter plusieurs fois par semaine. «“Putain, mais c’est quoi cette chose” ou “Ne me regarde pas, mais t’es une grosse pute”, sont assez communs», relève notre jeune au genre fluide. Mais pour l’étudiant, être lui-même est un acte de revendication.

Le neutre n’existe pas

Ces insultes, ces agressions, prouvent pour Caroline Dayer que «le genre n’est pas seulement une construction sociale de ce qui est considéré comme masculin ou féminin dans une société donnée à un moment donné, mais aussi un système qui bicatégorise et hiérarchise les catégories». Ce qui est considéré comme masculin a plus de valeur que ce qui est considéré comme féminin.

Le psycholinguiste Pascal Gygax appuie ce propos et analyse: «Qu’est-ce que ça veut dire un style androgyne?» En se concentrant sur le monde de la «fast fashion», la réponse est rapide. Et l’exemple de Zara est parfait. L’enseigne espagnole de la mode a lancé en 2016 une collection «ungendered». A y regarder de plus près, les pièces qui en font partie sont des jeans «boyfriend», c’est-à-dire larges, masculins mais que les femmes se sont réappropriés depuis quelques années. Des T-shirts, des chemises larges et des sweats. Les couleurs? Blanc, beige, gris, bleu marine, plutôt masculines. Aujourd’hui, dans nos sociétés, le neutre est masculin. C’est accepté qu’une femme porte des jeans et des sweats alors que les hommes en robe sont systématiquement moqués, insultés. «Pour moi, le neutre n’existe pas car on est dans une société androcentrée», affirme Pascal Gygax.

Chercheur à l’Université de Fribourg, il analyse notament l’influence de la langue sur les comportements. Avec son équipe, il a réalisé une expérience dans laquelle ils ont présenté des visages totalement androgynes (réalisés grâce à un logiciel) et ont demandé aux participants de dire si l’image représente une femme ou un homme. Lorsque les personnes interrogées ont le temps de regarder en détail, elles répondent qu’elles ne savent pas distinguer. Lorsque la réponse doit être donnée rapidement, les images sont plus systématiquement identifiées comme des hommes. «Les gens voient des hommes ,car c’est la norme par défaut dans une société centrée sur les hommes. Pour que les personnes interrogées voient une femme, on doit lui mettre des attributs stéréotypés, pour se distancer de cette norme», dit-il.

Après un détour par le salon d’esthétique de sa mère, Marius passe dans sa boutique nyonnaise préférée, A cause des garçons. Une veste pailletée attire son regard. Mais le jeune homme de 24 ans préfère être raisonnable. Depuis son dernier weekend à Paris, sa garde-robe s’est étoffée et son portefeuille vidé. Commence alors une discussion avec la patronne, sur les évolutions des vêtements hommes et femmes. Elle sort les catalogues des différentes marques, sur la base desquels elle commande les articles pour une saison. La conclusion est sans appel. Quasiment aucune couleur vive et aucun motif n’habillent les collections homme. Marius Diserens continuera à se fournir dans les rayons destinés aux femmes. Car pour lui, la célèbre réplique qu’Emma Watson a lancé devant l’Assemblée des Nations-unies lors de la campagne HeForShe résume tout: «If not me, who? If not now, when?»

IMG-4092.jpg

Le grand chamboulement semble encore loin. Il faut tendre l’oreille pour le percevoir. Comme un bourdonnement lointain qu’une fois l’oreille attentive, on ne peut oublier. Certains freins restent néanmoins bien présents. Dans le prochain épisode de cette Exploration, nous laisserons la parole à une jeune femme transgenre et à sa famille. Entre la découverte de soi et le deuil d’un fils, la transition relève encore de la volonté et du combat.