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Le monde d’après ne doit pas être celui d’Amazon

Serge Michel

Vendredi à midi, sur la piste cyclable, j’ai dépassé un homme qui pédalait avec difficulté. Il avait une barbe, une certaine corpulence et une cinquantaine d’années. Et sur son dos, le sac cubique d’Uber Eats.

Il faisait peine à voir, bien différent de ces étudiants athlétiques qui sillonnent la ville en portant ces sacs noir et vert fluo. Je me suis imaginé un homme mis à mal par les fermetures d’entreprises de la première ou de la deuxième vague, essayant de s’en sortir ainsi. Mais je n’avais pas le temps de m’arrêter pour vérifier cette intuition – et peut-être lui non plus.

Certes, depuis septembre, les livreurs de repas à Genève doivent être salariés, à 20,65 francs de l’heure au lieu de courses qui rapportaient 7 francs en moyenne jusque-là. Mais la semaine dernière, à San Francisco, Uber a publié ses résultats du 3e trimestre. Ses revenus, marqués par la chute libre de la mobilité en raison du coronavirus, sont sauvés par son département Eats, qui affiche un chiffre d’affaires de 8,55 milliards de dollars en trois mois au lieu des 7,8 milliards attendus.

Des inégalités comme jamais.

Ainsi va la pandémie, avec ses gagnants et ses perdants. Certains restaurants arrivent à maintenir une activité en livrant à distance, d’autres mettent la clé sous la porte. Certains, valeureux, livrent des repas, d’autres dépriment chez eux. Le virus menace tout le monde mais ses conséquences ont creusé les inégalités comme jamais.

C’est encore plus frappant pour les commerçants. En Suisse, l’enquête de notre journaliste Fabrice Delaye montre que le commerce en ligne a gagné 40% en un an, alors que de nombreux commerces sont étranglés par les fermetures imposées.

Parmi les gagnants, il y a évidemment Amazon, qui n’a toujours pas de présence physique en Suisse mais a probablement, grâce au confinement, dépassé le milliard de francs de chiffre d’affaires dans notre pays, en livrant depuis l’Allemagne, la France ou l’Italie. Certes, Migros et Coop sont toujours en tête des ventes en ligne, avec leurs filiales Digitec, LeShop ou Galaxus, mais cela ne fait pas non plus vivre le petit commerce.

Amazon, entreprise tentaculaire, ne recule devant rien pour prendre le dessus. On connaissait les conditions de travail dans ses entrepôts et son entrelacs de sociétés et de juridictions pour éviter l’impôt. Aux Etats-Unis, elle vient d’être prise la main dans le sac en train de recruter des «analystes» pour espionner les syndicats. En France, elle a réussi à contourner une décision de justice en avril l’enjoignant de fermer tous ses entrepôts.

Que faire? La France multiplie les procès et redressements fiscaux, mais l’entreprise de Seattle sait encore y échapper. Cette semaine à Bruxelles, la courageuse vice-présidente de la Commission européenne Margrethe Vestager a ouvert deux enquêtes: l’une accuse Amazon d’avoir tiré profit des données de détaillants indépendants qui utilisent son site de vente en ligne (Amazon regarderait ce qui marche, puis lancerait un produit concurrent), l’autre soupçonne la firme de privilégier des offres ou des vendeurs de sa place de marché qui ont recours à ses services de livraison et de stockage.

Or la réponse au «que faire?» est évidemment chez nous, les consommateurs. Ah, qu’il est difficile de renoncer à une plateforme qui propose plus d’un million d’articles et peut, grâce à un accord avec la Poste suisse, les livrer dans tout le pays en moins de 24 heures!

Façon «calendrier de l’avent»

En toute modestie, Heidi.news va néanmoins essayer, pour Nöel, et a besoin de vos conseils.

Tous les jours, du 1er au 24 décembre, nous publierons, en guise de calendrier de l’avent, une bonne idée pour se fournir localement. Pour manger, pour s’équiper, pour lire, pour faire des cadeaux. Car il n’y a pas que les restaurateurs et commerçants qui souffrent: les artisans et les artistes aussi, les théâtres et les cinémas, et tant d’autres. Nous avons les premiers sujets en tête; partagez les suivants avec nous!

Envoyez-nous à cette adresse vos circuits courts, vos réseaux d’approvisionnement, votre commerçant solidaire ou l’artisan de votre rue. Liste non exhaustive, bien sûr. C'est-à-dire ceux qu’il faut aider plutôt que d’ajouter à la fortune de Jeff Bezos, patron d’Amazon et homme le plus riche du monde.

Vu de Seattle, cela semblera dérisoire. Cela demeure important. Nous sommes en pleine deuxième vague: la lassitude gagne, la solidarité s’étiole. Avez-vous remarqué que cette fois, personne n’applaudit les soignants?

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