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«Je suis las des autocrates de la pensée», l'actu vue par le pianiste Marc Perrenoud

Marc Perrenoud

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Bonjour, c’est Marc à Genève, d'où je pars pour Saint-Luc en Valais afin de me produire ce vendredi soir en trio dans le cadre du festival Jazz sous les Etoiles. Non seulement je me réjouis, mais comme en ce moment, un concert c’est rare, et que potentiellement c’est le dernier, on donne tout ce qu’on a dans le ventre!

Aujourd’hui je vous parle de 2020, avec, je l’espère un peu de recul, de pragmatisme et surtout beaucoup de bonne volonté!

Dans mon radar

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Un Rafale au Bourget. Photo: AP Photo/Remy de la Mauviniere

Avions de combat et congé paternité. Je suis étonné que personne n’ait fait le lien entre les avions de combat et le congé paternité. Je le trouve pourtant assez criant. Peut être est-ce dû à ces deux camps dont l’aile gauche ne voit que «progrès» dans toute avancée, aussi dangereuse soit-elle, pour autant qu’elle puisse se construire sur une fondation ancienne qu’on aurait plaisir à briser. Alors que l’aile droite de cette vieille poule ne supporte pas l’idée que sur les millions d’étiquettes «traditions» que l’humain s’est collé sur le front ces deux derniers millénaires, il y en ait qui soient pourries…

D’un côté des avions neufs. Les opposants nous disent qu’ils sont «inutiles». Je trouve ce mot dangereux lorsqu’on essaie d’argumenter. Il peut vite avoir un effet boomerang. Les partis de gauche revendiquent souvent un espèce de statut que je qualifierais de «juge et partie» et assènent avec une foi inébranlable ce qui est juste ou pas, bon, mauvais, utile et inutile. Honnêtement, j’ai surtout l’impression que peu d’entre nous savent réellement quelles sont les réalités, les objectifs et les risques liés à l’aviation militaire. En quelques reportages succincts, on se rend vite compte que la complexité du domaine, les enjeux techniques, industriels et humains sont riches. Je crois que dans ce contexte, «inutile» est probablement aussi déplacé et ignorant que lorsqu’il est utilisé sur la rive opposé quant à la pertinence de certaines dépenses sociales…

Le vrai problème, celui que la droite refuse de voir, est notre armée de milice. Elle est ridicule. Et si nous devions mimer une situation de guerre, ce que nos commandants de corps adorent faire sur un plateau de télévision, il faut quand même avouer que si nous avons en haut Fanny «Shotty» Chollet dans son Rafale flambant neuf, il y a en bas Roger le cantonnier dans son vieux char Leopard et Luca, graphiste à Bienne, aux transmissions. Et la dernière fois qu’ils ont touché leur Fass90, c’était il y a 16 mois pour vider leurs cartouches dans un tas de neige... Franchement... On aurait 34 Rafales mais contre quelques hooligans anglais (Euro foot 2008) il faut appeler les Allemands à la rescousse? T’as le commando Hubert, l'élite de l’armée française qui se déploie à Satigny et nous on envoie Didier et son paquetage, 34 ans, comptable à Bulle comme comité d’accueil? Donc la vraie question à travers cette votation est «Nous FC Gland, qui affrontons le Real Madrid demain, doit-on acheter de nouveaux gants au gardien?»

Et puis il y a le sempiternel argument de la cohésion nationale... mais force est de constater qu’en deux visites au Musée des transports de Lucerne on apprend mieux le Schwitzerdütsch qu’en quatre mois sur la place d’arme de Bure.

Il faut se l’avouer, la plus grosse prestation sociale de ce pays c’est l’armée de milice et ses innombrables cours de répétition. Dans la vie d’un Suisse cela représente six mois. Pas six mois à prendre soins de son enfant mais bien six mois à tirer dans la neige et à faire des concours de celui qui, à l’aide de son vélo militaire, pédale le plus loin dans l’Arve... C’est une charge pour les PME et pour l’Etat. Et surtout, face aux Spetznaz russes parachutés sur le pigne d’Arolla, même nos courageux grenadiers regretteront les interminables parties de Jass à Savatan.

Le congé paternité, une prestation sociale en plus? Oui. Et pour compenser, abolissons cette loufoque tradition de chair à canon conscrite et ayons une petite armée compacte et professionnelle et pourquoi pas épaulée de quelques jets!

Rappel des infos qui comptent

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Damas, Syrie, 1950. L’obscurantisme religieux au Moyen-Orient est assez récent et se perçoit progressivement à partir des années 1990. Tout comme en Europe, les Frères musulmans en sont les principaux responsables. Je me demande ce que ces trois femmes auraient pensé de ces fameuses caricatures...

Procès Charlie. Je suis touché par ce procès. La relative faible couverture médiatique est à mon sens un baromètre inquiétant de la situation dans laquelle se trouvent nos sociétés. Certains médias osent poser la question: Les frères Kouachi auraient-t-ils gagné? Oui, mais peut-être malgré eux. Car si ces attentats ont de manière indiscutable provoqué un impressionnant effet de levier dans la censure des rédactions, ces cinq dernières années sont également marquées par une présence de plus en plus forte d’une mosaïque de sujets qui offusquent. Être «offusqué» est bien le sentiment qui prédomine et qui est probablement dû à cet étrange mélange d’individualisme bobo-cappucino qui promeut sans relâche le «qui suis-je» au détriment du «que fais-je».

Quoique l’on puisse penser de l’ouvrage de Stéphane Hessel, je constate qu’en dix ans nous sommes passés de «Indignez-vous» à «offusquez-vous». Ces deux mots sont tout sauf des synonymes dans la mesure ou l’indignation est un sentiment qui est bien souvent affilié à la défense d’une cause, qui génère de l’empathie envers «l’autre» et je dirais même qu’il est quelque part un signe d’ouverture. A contrario, s’offusquer est devenu une sorte l’interrupteur auto-vexatoire qui s’enclenche de manière frénétique à partir d’un nombril. Il dévie de sa trajectoire toute forme de critique ou de réflexion et vient frapper le «qui suis-je» du patient à travers un essentialisme primaire. Je pense qu’il est devenu un obstacle au «vivre ensemble» et promeut bon nombre de communautarismes et idéologies extrêmes.

L’islam politique est un adepte de longue date de ce qu’on définit aujourd’hui comme la «cancel culture» qui consiste à «éliminer» au propre comme au figuré, toute personne ou opinion qui va à l’encontre du groupe. Le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo est probablement l’exemple le plus monstrueux de ce type de dérives mais rappelons qu’en 1989 déjà, Salman Rushdie vit sa tête mise à prix à travers une «fatwa» après la publication de son roman «Les Versets sataniques». Aujourd’hui, non seulement ce mode opératoire a été adopté en Occident, mais il émane souvent de milieux sociaux-culturels qui font preuve d’une lâcheté insoutenable. En Suisse romande, l’affaire Fernand Melgar en est la parfaite démonstration. Violemment attaqué après ses prises de position sur le deal de rue, il a quitté le monde du cinéma. Melgar a été «éliminé» par les ayatollah du politiquement correct.

Marianne (FR)

2020, millésime exceptionnel. Je suis las des complaintes, des autocrates de la pensée, des autoproclamés de la morale et de leurs queues de pie infinies qui charrient, crabes et faibles d’esprit à la manière d’un chalut de fond. Je veux des rires homériques et des poulardes vulcaniennes et si ennemi il devait y avoir, je rêverais qu’il soit là, devant et bien droit afin de pouvoir, galopant les oreilles au vent, le pourfendre d’un glaive géant! Et si d’ici là, assommés par un progressisme débridé, dagues à glands et rapières phalliques cèdent leurs desseins enviés à d’immenses clitoris, je le choppe au lasso, sur la tête de Clovis!

Peut être que ce sont nos esprits qui sont en danger, pas nos corps. «Allez, mets ce masque et arrête de chialer.» Les vendanges ont commencés, le millésime 2020 s’annonce même exceptionnel, les abeilles sont de retour et les avions revolent, on tousse un peu derrière nos carrés bleus, nos lunettes de soleil sont embuées mais on a perdu deux points de tension. Un peu cul cul 2020 mais au fond, pourquoi ne pas se l’accorder cette pause avant de se ruer dans cette nouvelle et palpitante décennie?

Mon dernier album. J’ai sorti mon huitième album 3 jours après le «lockdown» le 21 mars 2020 et si l’on conjugue une industrie du disque déjà moribonde avec le virus à la couronne on obtient un flop d’une épaisseur à faire pâlir Dante. Vous pouvez toujours en écouter un peu sur YouTube.

YouTube (FR)

Mal vu

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Rendre à César ce qui est à César. «Si vous ne pouvez pas en vivre sans l'aide de l'État, peut-être devriez-vous le garder comme un hobby.» Cette image du dessinateur belge Lectrr a beaucoup circulé et, soyons honnêtes, elle est diamétralement opposée à la réalité. Nous, musiciens indépendants en Suisse, en France, en Belgique, en Allemagne avons été largement entendus et soutenus par nos autorités. Contrairement aux compagnies aériennes (qui ont reçu des prêts parfois à 9% d’intérêts!).

En Suisse, les musiciens indépendants ont bénéficié d’aides à fonds perdus, les autorités cantonales, épaulées par des syndicats de musiciens comme le très actif SONART, ont mis en place des cellules pour les milieux culturels en apportant des solutions logistiques et financières. Bien évidemment, cela ne concerne pas tout le monde et la crise sanitaire que nous traversons a mis à nu les carences qui existent, notamment dans la musique et la situation précaire de nombreux musiciens. Il faudra repenser, réformer. Elle a également permis de mettre un coup de projecteur sur notre politique cultuelle assez informe et sans réelle vision. Un bon chantier en perspective! Mais aujourd’hui, d’après mon expérience personnelle, je peux affirmer qu’en 2020, il vaut mieux gérer une carrière de pianiste de jazz plutôt qu’une compagnie aérienne ou un salon de l’auto. Moi je serai là en 2021, eux.. pas sûr! Ce qui est désolant par ailleurs!

Lectrr (FR)

Une raison d’espérer

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La Cité de la Musique. Je suis un fervent défenseur de la Cité de la Musique qui devrait voir le jour à Genève en 2025. Depuis hier matin, une exposition, en plein air, sur la plaine de Plainpalais, permet de découvrir ce projet magnifique. Depuis l’Arena en 1995, aucune salle de concert n’a été construite à Genève et il faut remonter au 19ème siècle pour assister à la construction d’une salle pouvant accueillir un orchestre symphonique. Située sur la place des Nations, l’ensemble comporte trois salles de tailles différentes et abritera la Haute école de musique de Genève. Je trouve absolument génial que Genève puisse imaginer la ville et des pôles d’activités en dehors de son hyper-centre et si son flan sud va également grandir à travers le PAV (plus grand chantier d’Europe), je trouve que le quartier des Nations a également un formidable potentiel de développement dont la Cité de la musique sera un élément central. Globalement, je trouve que Genève concrétise depuis plusieurs années de grands projets d’envergure qui sont essentiels à son développement (CEVA, nouvelle Comédie, Plage des Eaux-Vives, Cité de la Musique). Et je m’en réjouis furieusement!

Le projet de la Cité de la musique (FR)

Mon labo musical

Ce que peut être vous ne savez pas... Produire un album aujourd’hui avec un peu de promo et quelques partenaires médias coûte environ 40’000 CHF. A 1 CHF les 1000 écoutes sur les plateformes de streaming, vous devez en cumuler environ 40 millions pour rembourser l’investissement. 40 millions de streams c’est le score de «Fragile» le tube planétaire de Sting! Autant dire que le modèle a encore un peu de plomb dans l’aile!

Le Festival JazzContreBand constitue un modèle transfrontalier unique. 29 salles de part et d’autre de la frontière pour plus de 70 concerts qui alternent formations suisses et françaises. Une magnifique programmation et une équipe soudée et ambitieuse que le virus ou le croissant- graben n’effraie guère. Coup de coeur pour le violoniste Baiju Bhatt et son magnifique quintet, ne les loupez pas!

JazzContreBand (FR)

Si vous avez encore le temps

De bonnes lectures. En ce moment je lis «Dérives sur le Nil» de Naghib Mahfouz. Une sorte de «Huis clos» à l’égyptienne qui se déroule sur un bateau. Et «La France avant la France» de Geneviève Bührer et Charles Mériaux qui est un immense pavé sur le haut Moyen Âge (de l’an 481 à 888). J’ai commencé à m’intéresser à ces écrits en me rendant compte à quel point le premier millénaire de notre ère m’était inconnu.

Naguib Mahfouz, l’Absurde et le Sens (FR)

Marc Perrenoud, bio express. Né en 1981 à Berlin, le pianiste de jazz, producteur et co-directeur du festival «les Athénéennes», Marc Perrenoud a sorti en mars «Morphée», son huitième album. Entre autres prix, le Genevois a remporté le «Montreux Jazz Chrysler Award» en 2003.

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