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Génération fluide: tout a déjà changé

Sophie Woeldgen

Paul partait d’un constat: depuis une dizaine d’années, les jeunes contestent le modèle binaire femme/homme d’une façon de plus en plus visible. En s’appuyant sur des phénomènes populaires comme la série Sense8, sur des artistes comme Bilal Hassani, sur des mouvements sociaux comme le militantisme LGBTIQ+ («il n’y a pas assez de lettres dans l'alphabet pour exprimer toute la diversité de l’humanité»), cette génération prolonge une vague venue d’Amérique, où la diversité de genre s’est fait une place. Et comme tout le monde vieillit, ces jeunes rentrent dans l’entreprise, la politique, la création culturelle et y apportent cette vision. Paul a donc demandé à Sophie de raconter cette nouvelle donne.

Mais l’enthousiasme quadragénaire du rédacteur en chef face à un changement aussi fondamental étonnait la jeune journaliste, pas encore trentenaire. Pour elle, cette absence de carcans allait de soi. Et au cours de son enquête, elle s’est rendu compte que pour ceux qui sont encore plus jeunes qu’elle, la vie sans barrières est encore plus évidente. «Les adolescents et jeunes adultes d’aujourd’hui ont accumulé tout un pan de connaissances sur le sujet que leurs aînés n’avaient pas», lui a expliqué Arnaud Alessandrin, professeur à l'université de Bordeaux.

Pour être totalement honnête, quand Paul a proposé le sujet de l’Exploration, Sophie l’a même trouvé... un peu banal. Pendant cette première réunion, Paul a parlé de genre, de non-binarité, de changements générationnels. Mais pourquoi aborder encore une fois ce sujet? N’avons-nous pas déjà lu des tonnes de portraits de personnes qui ne se reconnaissaient pas dans leur sexe biologique? Et puis, pourquoi s’étaler sur un sujet qui concerne la vie privée des individus? Chacun est libre d'être et d’agir comme il le souhaite, non?

Pourtant, Paul était certain qu’on faisait face, là, maintenant, à un tournant. La différence d’âge expliquait-elle cette différence de perception? Sophie s’est donc plongée dans le sujet. Elle a commencé par lire, puis a rencontré des dizaines de personnes. Parmi lesquelles Marius Diserens.

Sophie l’a aperçu pour la première fois au café du Grütli à Genève. Elle venait de démarrer son enquête et cherchait des témoignages. Avec son mascara, son sac à main et sa barbe, il l'intriguait. Assez abruptement, elle l’a abordé. «Je suis journaliste, j’écris un article sur le genre et l’identité, est-ce qu’on pourrait en discuter autour d’un café?» Marius a accepté sans hésiter (voir épisode 1).

Avant qu’il ne s’échappe pour rejoindre son cours de yoga, Sophie a osé une dernière question. «Est-ce que tu te sens femme et tu es en transition, ou est-ce que tu as trouvé ton équilibre?» Sans gêne, il a répondu que non, il ne se voyait pas comme une femme et que oui, son équilibre était ainsi, en tant que Marius, désigné homme mais qui aime porter des attributs féminins. Pour lui, affirmer ses goûts vestimentaires, c’est une revendication de valeurs, d’identité. Car aujourd'hui encore, quelqu’un qui ne correspond pas aux normes le paie. Près de 8% des enfants sont dits «différents», c’est-à-dire qu’ils n'entrent pas entièrement dans les normes de genre. Pour eux, l’école est souvent un calvaire et le soutien de la famille crucial. Un soutien qui permettrait de réduire de 93% les risques pour la santé mentale du jeune.

Récemment, avec un ami d’enfance, Sophie s’est rendu compte du fossé qui sépare sa génération de celle d'après. Cet ami, Tristan, a un frère de 16 ans. Ce dernier fréquente la même école que Tristan et Sophie une dizaine d’années plus tôt. L'ado et ses ami(e)s se sont tous posés la question: suis-je cisgenre, transgenre ou non-binaire? Suis-je hétéro ou homosexuel? Il y a dix ans, transexuel était une insulte et intersexe un mot inconnu. Alors oui, entre Paul et Sophie, il y a une différence de perception. Mais entre Sophie et un adolescent d'aujourd'hui, il y a un fossé. Car pour la génération qui vient, il n’est plus seulement question d’«être tolérant envers les autres», mais plutôt de s‘inclure dans cette diversité, cette fluidité des identités, et de le revendiquer. En une demi-génération, la perception du masculin, du féminin et surtout de l’entre-deux aura donc été bouleversée. C’est de ça dont nous voulons rendre compte avec «Génération fluide», l’Exploration qui commence ce samedi sur Heidi.news. Paul pensait que tout était en train de changer. En fait, tout a déjà changé.

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